Arrivés au chapitre 17 de l’évangile de Luc et au 27ème dimanche du temps ordinaire, les disciples ont sans doute de quoi se poser des questions. Ils viennent de s’entendre dire : «  si ton frère t’offense, pardonne-lui 7 fois le jour ». Qu’il ne faut pas mettre toute sa sécurité dans l’argent. Ils ont entendu bien des paraboles et celles-ci renversent les valeurs courantes. Alors ils sont en droit de se demander : mais où cela nous mène-t-il ? Ce Jésus de Nazareth sait-il où il va ? En effet, les disciples sont déplacés (rappelons-nous la parabole du banquet sur la place à prendre, sur la place à donner).

Alors on comprend bien leur demande : « Augmente en nous la foi ».

Leur demande s’adresse à Jésus. Pourquoi ? Ils s’en rendent compte : ils ne peuvent tirer la foi de leur propre source, de leur fond. Ils ont vu Jésus à l’œuvre et celui-ci a le don d’éveiller ou de réveiller la foi dans les gens qu’il rencontre. A plusieurs reprises, il a eu ces mots : « va, ta foi t’a sauvé ». Ce qu’il veut c’est réveiller, ranimer la confiance fondamentale ou élémentaire sans laquelle il n’y a pas de vie possible. Est-il possible en effet de vivre au jour le jour sans faire crédit à la vie, même si elle n’est pas toujours rose ? C’est cette confiance qui fait tenir dans l’existence et dans les relations avec les autres, par elle que l’on se donne de l’avenir par des projets. Foi présente en tout humain, qui la porte presqu’à son insu, lui permettant de se maintenir à travers les vicissitudes de l’existence. Quel que soit le contenu que chacun donne à cette foi, elle n’a rien d’évident ni de garanti. Elle est, pourrait-on dire, toujours un miracle.

Mais si les disciples font cette demande à Jésus : « Augmente notre foi », c’est aussi pour qu’ils puissent continuer à le suivre, encore venir avec lui. C’est encore autre chose que cette foi élémentaire, basique. Et cette demande des disciples donne à Jésus l’occasion d’une petite catéchèse sur la foi avec des images. Et ces images montrent bien que la foi, c’est différent de la croyance. Quand Jésus parle de la foi comme d’une graine de moutarde ou comme d’un arbre dans la mer, il parle d’autre chose que des croyances. Les croyances qui donnent des réponses, des explications, on y adhère, mais cela peut dériver dans l’adhésif où l’on cherche avant tout à obtenir que cela tienne, que cela colle bien. Pas de doute, c’est bien fixé ! Mais voilà, la foi, elle, c’est comme une graine de moutarde, la plus petite des semences mais qui grandit jusqu’à devenir un arbuste où les oiseaux viennent se poser. Croissance et vie. Ou bien, dit Jésus, avec la foi vous pourriez dire à ce sycomore : « va te planter dans la mer et il vous obéirait ». Ces images ne sont pas quelconques, elles disent que la foi est féconde, porteuse de croissance et de vie. Elles disent aussi que la foi appelle l’imagination, l’invention, la créativité : « Si vous disiez à l’arbre que voici, déracine-toi et va te planter dans la mer ». Il s’agit donc d’une foi qui cherche à imaginer, à inventer, qui va du côté des choses impossibles pour voir s’il n’y a pas de nouvelles possibilités à mettre en œuvre, ce à quoi on n’a pas encore pensé. Aux yeux de Jésus, il n’est pas question ici de magie, de chercher de l’extraordinaire mais de déraciner ce qui nous tient fixés dans nos préjugés, nos évidences, nos enclos déjà-là. L’arbre dans la mer, c’est paradoxal, une trouvaille de langage. Serait-ce pour que le langage de l’Évangile ne devienne pas une langue morte, une langue de bois ? Serait-ce pour maintenir du paradoxe dans le monde tel qu’il est, afin qu’il ne se verrouille pas ?

Et Jésus poursuit encore avec une parabole, celle du maître et de son serviteur. Pourquoi dire cela comme cela ? Soumission, assujettissement ? A moins qu’il s’agisse de découvrir qu’il peut y avoir une dépendance qui est en fin de compte signe de la plus grande liberté. Jésus lui-même n’est-il pas celui qui sert, venu pour servir et non pour être servi ? Alors, à sa suite, le serviteur, c’est celui ou celle qui prend soin de la vie dans les divers lieux de la communauté humaine : la famille, le voisinage, l’école, l’entreprise, etc. Non pas un serviteur inutile mais un simple serviteur, celui qui peut s’effacer. Jésus s’efface pour laisser d’autres continuer sa tâche d’Évangile. En ce moment il est le pain rompu à la table des hommes.

Fr. Hubert Thomas