Il faut le voir pour le croire, voilà une affirmation courante qui pourrait presque sortir de la bouche de l’apôtre Thomas. Il a bien eu de la chance, lui, pensons-nous, il a vu le ressuscité. Il a pu avancer son doigt et sa main. Même s’il s’entend dire après : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Mais voilà, les évangiles ne sont pas des reportages, des enregistrements pris sur le vif. Ils ont été écrits pour des gens qui ne pouvaient plus mettre la main dans le côté blessé de Jésus.

Sont-ils donc plus heureux ? Plus heureux de croire les yeux fermés ?

Cela fait des siècles que l’on met une opposition entre le croire et le voir, entre le larron qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, entre les croyants qui croient encore à tout cela et ceux à qui on ne la fait plus…

Que voulait donc dire Jésus ?

Si nous nous reportons à la finale du passage évangélique écouté ce matin, nous lisons : « ceux-ci (c’est-à-dire les évangiles) ont été mis par écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Messie, l’envoyé de Dieu, son Fils et que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom ».

Ce dont il est question c’est donc « la vie en son nom ». Ce dont il est question, c’est que le croyant trouve la vie. Passe dans un plus de vie. Mais « un plus de vie », c’est quoi ? Avoir plus de preuves, plus d’explications, plus de garanties… Boucher toutes les incertitudes ? Plus de vie ? Mais la publicité ne cesse de tenir ce discours : plus de vie, est-ce s’éclater dans le dérèglement de tous les sens au club Med avec du gin tonic tous les jours à l’apéritif, selon les propositions de la publicité ? Pas forcément !

Le commencement ne serait-il pas de croire en la vie ? Mais de la croire plus forte que la mort. De retrouver le goût de cette vie-là, plus forte que la mort.

Si Jésus montre ses plaies à Thomas, est-ce vraiment pour lui donner de bonnes preuves ? Lui fournir des bretelles ; de quoi remonter le sens, la vérité et ses preuves ? On serait alors dans une logique de persuasion preuves à l’appui. N’est-ce pas plutôt pour qu’il croit la vie plus forte que la mort, pour qu’il se passionne pour cette vie-là ? En montrant ses plaies, Jésus révèle un au-delà. Au-delà de ce qui fait mourir la vie bonne déjà maintenant, au-delà du meurtre, au-delà de la haine et de la violence. L’au-delà ou l’autre versant de la vie, l’autre rive… il en est souvent question dans les évangiles de Pâques, c’est une vie non pas à muscler soi-même mais à recevoir d’un Autre, de l’autre rive du monde, qui vient par-delà ce qui détruit, ce qui défait, ce qui corrompt pour envisager le monde autrement, l’aventure nouvelle de la vie. C’est pourquoi cela commence en tirant les verrous. L’action du ressuscité est un travail dans les lieux fermés, les lieux enfermants. « Lazare, sors du tombeau ». « Pierre,sors de la barque et marche sur les eaux ». « Thomas, viens et crois… ». Le travail de Dieu se passe à ouvrir les portes verrouillées. Cela commence ainsi : les portes sont verrouillées, les gens sont verrouillés en eux-mêmes par des peurs de toutes sortes. C’est-à-dire qu’ils sont inaccessibles à autre chose, à une autre nouveauté, à un nouveau commencement.

Oui, tu es heureux Thomas si tu crois, si te tenant dans l’Ouvert, tu peux accueillir ce qui vient par-delà le visible des choses, par-delà ce qui se donne à voir comme un objet du monde toujours susceptible d’être pris, com-pris, maîtrisé. Oui, heureux ceux qui croient sans avoir vu. C’est la bonne nouvelle.

Parce qu’elle desserre l’étau d’une logique de la vie qui voudrait tout contrôler, tout tenir et détenir. Garder la vie ouverte. On pourrait dire que Dieu passe son temps à mettre un pied dans la porte…pour qu’elle ne se referme pas.

Fr. Hubert Thomas