Comme tous les mystères que la liturgie offre à notre contemplation, le récit de l’Ascension est riche de sens multiples.  Je désire m’attacher aujourd’hui à un aspect fondamental, celui d’une certaine séparation, radicale et définitive, entre Jésus et ses disciples.  Il y a là un défi pour le groupe des Douze :  que signifie en effet cet éloignement, comment en faire quelque chose de fécond ?  Cela touche la question de la fidélité qui les a fait suivre Jésus à travers de nombreux et douloureux obstacles, et de l’inventivité qu’ils vont désormais devoir exercer, puisque leur maître n’est plus là pour tracer devant eux le chemin.  L’expérience qu’ils ont vécue de la rencontre avec le Ressuscité, n’enlève rien à ce difficile dilemme, au contraire.  Ils savent maintenant que la relation à Jésus les conduit à une réalité dont la portée extraordinaire leur a été manifestée, mais, comment l’incarner, comment montrer concrètement le caractère d’éternité de ce message qui leur a été confié et dont ils sont à présent les seuls responsables ?

On aurait aimé, sans doute, que cette séparation n’ait jamais eu lieu.  Et pourtant, le récit qui en est donné en montre bien la nécessité.  Il ne reste chez les disciples qu’un peu de nostalgie, mais pas de tristesse, ce qui montre qu’il y a là pour eux un nouvel appel, lié indissociablement au départ de leur maître.  Cela me fait penser à une petite anecdote impertinente que j’ai trouvée dans le dernier livre de Delphine Horvilleur (D. Horvilleur, Comment les rabbins font les enfants, Grasset, Paris, 2015, p. 23) et qu’il me semble à propos de reprendre ici :  « C’est l’histoire d’un prêtre, un pasteur et un rabbin à qui l’on pose la même question :  quand débute la vie ?  Le prêtre annonce sans surprise :  ‘Dès la conception.’  Le pasteur rétorque :  ‘A la naissance !’  Le rabbin, lui, se gratte la barbe et dit :  ‘La vie, ça commence… quand les enfants quittent la maison !’ »

Reprenons un instant le récit des Actes, lorsqu’il est dit que les disciples virent Jésus s’élever et disparaître à leurs yeux dans une nuée.  L’allusion à la nuée, pour un lecteur familier de la Torah, prend un sens symbolique considérable.  En effet, c’est comme si nous nous retrouvions tout à coup au pied de la montagne sainte, au Sinaï, lorsque le Seigneur s’est manifesté à son peuple -au milieu de la nuée- et lui a confié la charte de son Alliance.  C’est la même nuée qui guidait le peuple dans le désert, c’est encore elle qui reposait sur la Tente de la Rencontre.

Qu’est-ce que cela signifie ?  La nuée exprime à la fois la présence du Dieu de l’Alliance, qui se fait proche de son peuple et qui en prend soin, et l’impossibilité radicale d’en percer le secret et d’en posséder le mystère.  Elle éduque le peuple à la règle d’or de toute rencontre, marquée par la proximité, par la vue de celui ou de celle qui vient, en même temps que par l’exigence absolue de s’arrêter à l’entrée de la tente, le lieu du secret auquel on ne peut avoir accès sans violer la personne qui se donne à connaître.  J’aime bien l’étymologie du mot « connaître » :  une rencontre, ce n’est pas la possession de ce qui vit et palpite derrière les écorces des apparences visibles.  Une rencontre, c’est une naissance que l’on construit ensemble :  connaître, en effet, vient d’une expression qui signifie « naître avec ».

Un autre sens de la nuée nous ramène au récit de la création, au deuxième jour, lorsque Dieu fit une séparation dans le ciel, qu’il nomma « firmament ».  Il y aura désormais les eaux qui sont au dessus du firmament, et celles qui se trouvent au dessous.  Comme toujours, cette imagerie naïve cache une explication plus subtile.  Les eaux qui flottent ainsi mystérieusement à la frontière du firmament et qui forment les pluies et les autres phénomènes météorologiques, concentrées qu’elles sont dans les nuages qui si souvent bouchent le ciel et nous empêchent de voir le soleil, ces eaux nous apprennent quelque chose d’important, en effet.  Elles sont à la fois une protection et une interdiction, comme les deux faces d’une même pièce.  Elles nous protègent contre l’accès direct à la lumière d’un absolu qui pourrait s’imposer sans nuances, le soleil trop puissant et sans ombre de l’absolu divin qu’on ne peut voir sans mourir (ou sans devenir fou), et qu’on ne peut imposer sans la violence la plus extrême.  Le mystère de la Présence divine qui se révèle en Jésus est discret.  Son accès demeure définitivement indirect.  Le Dieu qui s’incarne en Jésus reste un Dieu caché, et il est bon pour nous que cela soit ainsi.  Une limite est posée, une interdiction d’aller plus loin, mais c’est une marque de l’amour de notre Dieu qui ainsi nous défend contre le danger d’une ivresse déshumanisante.  N’a-t-on pas trop vu, et ne voit-on pas encore, de ces gens qui croient posséder le secret d’un monde meilleur, qui pensent avoir accès à « la Vérité » avec un grand « V », et qui, en son nom, perdent tout sentiment humain et laissent libre cours à la cruauté la plus effrayante ?

Jésus a donc déposé entre les mains des siens les éléments essentiels de son message.  Il est temps pour lui de partir.  Il est temps qu’une nuée mette un voile pour le cacher, afin qu’une autre dynamique se mette en place et prenne le relais.  Il est temps que les disciples manifestent leur créativité et continuent à leur manière le travail de leur maître.  Jésus n’est pas absent :  il est voilé.  La fidélité à son message sort de l’étape de la pure et simple imitation.  L’imagination des disciples va montrer à quel point le trésor que Jésus leur a laissé peut se déployer en une fécondité nouvelle, et nous révéler aussi comment il sait rester vivant à travers toutes les époques et toutes les situations auxquelles il sera confronté.

Voilà un autre aspect du mystère qui se joue dans cette fête :  la vie d’une tradition, qui à la fois se reçoit et se réinvente.  Les initiatives que nous prendrons à partir du trésor spirituel que nous accueillons en confiance, sont la marque, le signe, en quelque sorte la preuve que ce trésor est vivant et actif, qu’il n’est pas un sédiment inerte, une archive qui dort, couverte de poussière.  C’est notre investissement personnel au cœur même de la vie, qui manifestera la pertinence et la force de ce que nous avons reçu, et non pas la répétition mécanique d’un message immobilisé dans des formes dépassées.  L’Evangile n’est pas une idéologie.

La vraie fidélité à l’Alliance à laquelle Jésus nous invite est là :  Lorsque le jeu inédit d’une existence neuve peut naître dans la joie de l’accueil de la Parole vivante de notre Dieu.

N’est-ce pas là le mystère de l’Esprit Saint qui nous est promis ?

Fr. Étienne Demoulin