De dimanche en dimanche, nous nous rapprochons de la grande célébration du mystère pascal, où se joue le cœur de notre foi.  Les lectures nous y préparent, elles mettent en place les jalons du chemin de conversion, de retour vers notre vraie maison, celle de notre naissance spirituelle, comme la parabole du fils prodigue nous le rappelle encore.

Mais la route du retour est aussi celle qui nous conduit vers la terre promise, qui nous mène jusqu’à la porte de ce mystérieux pays de Canaan, cette terre étrange qui nous est donnée mais qu’il nous faut encore posséder, qui nous est offerte mais que nous ne pourrons habiter que si nous nous risquons à la prendre pour nous, à la faire nôtre.  Voilà pourquoi nous avons entendu, comme première lecture, quelques versets du livre de Josué.  Je vous invite à nous y arrêter un peu.

Chaque phrase est lourde de sens.  « Aujourd’hui, j’ai enlevé de vous le déshonneur de l’Egypte. »  Le mot hébreu que le rédacteur a choisi, n’est pas « enlevé », mais « roulé ».  Traduisons-le à nouveau :  « J’ai roulé de sur vous le déshonneur dont l’Egypte vous accablait. »  C’est comme la pierre du tombeau de Jésus, dont les femmes se demandent :  « Qui nous la roulera ? »  Ne pourrions-nous pas l’entendre pour nous aujourd’hui, cette parole que le Seigneur adressa aux fils d’Israël en ce temps-là ?  Aujourd’hui, la pierre de nos esclavages a été roulée, les tombeaux de nos enfermements sont désormais ouverts, notre terre promise nous devient accessible, les produits du pays d’une nouvelle vie sont prêts pour la fête qui s’annonce.

Et voilà que la manne disparaît.  Maintenant que les fils d’Israël peuvent goûter aux fruits de la terre, cette mystérieuse nourriture qui a rythmé leur pérégrination de quarante ans dans le désert, qui était intimement liée à leur initiation à l’Alliance, à l’apprentissage difficile d’une liberté nouvelle, cette nourriture n’a plus de raison d’être.  Rappelons-nous :  Les fils d’Israël venaient de sortir d’Egypte, laissant derrière eux un dur esclavage mais aussi, paradoxalement, des marmites de viande et toutes sortes d’aliments dont ils s’étaient rassasiés.  Et Dieu leur envoie alors une nourriture dont la Bible nous donne une définition très suggestive :  du maigre floconneux.  C’est comme si on nous proposait de troquer un steak frites salades contre un peu de confettis (après tout, c’est la Laetare, c’est de circonstance pour les stavelotains !).  On comprend que les fils d’Israël aient vu venir cela avec perplexité, et on comprend aussi qu’accueillir la nouveauté ne va pas de soi :  tout ce qui avait de la consistance, il fallait donc l’échanger contre du maigre floconneux ?  Autrement dit, l’Alliance et la liberté que Dieu nous offre, cela a-t-il du poids  face à tout ce que notre monde nous présente comme important, consistant, nourricier, solide, valable ?

Le peuple que Josué conduit, est donc invité à se nourrir désormais des productions du lieu nouveau qu’il atteint, ou, comme le suggère le mot hébreu :   de ce qui traverse ce lieu, de ce dont il est porteur.  Il faut préciser que, dans la Bible, lorsqu’il est question de terre ou de pays, il ne s’agit pas seulement de terrain.  On y inclut tout ce qui permet à l’humanité de se révéler.  Bien sûr, nous pouvons voir ce fameux pays de Canaan comme un territoire réel.  Mais il symbolise aussi notre terre intérieure, faite des paysages de nos jardins intimes, des vallées fertiles comme des lieux arides de nos histoires personnelles.  C’est comme dans la parabole du fils prodigue.  La maison du père vers laquelle le jeune homme se remet en route, pour y trouver du pain :  est-ce une vraie maison, achetée à Batibouw ?  Et est-ce du pain cinq céréales fabriqué dans une boulangerie industrielle ?

La terre promise et le pain, font partie de ces grands symboles sur lesquels la Bible médite volontiers, qu’elle aime revisiter et approfondir.  Depuis le pain que l’homme doit gagner à la sueur de son front, dans la Genèse, chapitre 3, verset 19, jusqu’au pain de l’eucharistie, que de chemin parcouru !  Dès le début, le pain –comme la terre- est lié à ce qui nous rend humain.  C’est le pain qui exprime l’abondance et la richesse, lorsqu’on habite une terre où le pain n’est pas rationné (Dt 8, 9). C’est le pain qui dit l’exil et la tristesse :  le pain des larmes, au psaume 79.  Mais aussi la solidarité et la miséricorde, chez notre Dieu qui fait droit à l’orphelin et à la veuve et témoigne son amour à l’étranger en lui assurant pain et vêtement (Dt 10, 18).  Le vin réjouit le cœur de l’homme, et le pain le restaure (Ps 103 (104), 15).  Plus généralement, le pain, c’est la vie que Dieu donne à toute chair, comme le répète le psaume 135.

Les fils d’Israël sont donc sur le point de se nourrir des produits de la terre d’humanité où leur Dieu les a fait péniblement arriver.  Mais le texte nous parle encore d’un autre pain, celui de la fête de la Pâque qu’ils célébrèrent le jour précédant celui où la manne cessa de tomber.  Pain sans levain, pain de fête mais aussi pain de misère, pain de la mémoire, qui nous aide à ne pas perdre conscience du chemin parcouru, qui nous redit qu’un jour, nous aussi nous avons été esclaves quelque part et que notre Dieu nous a invités, nous aussi, un jour, à nous lancer dans le grand voyage vers le pays de la promesse, le pays de la confiance, le pays où coule le lait et le miel, ce pays où Jésus nous convie aujourd’hui, pour rompre et partager avec lui le pain de cette Pâque éternelle, de ce Royaume nouveau, de cette terre nouvelle qui nous est donnée et que désormais, il nous revient de conquérir à notre tour.

Fr. Étienne Demoulin