Chaque année, en ce dimanche qui se faufile entre l’Ascension et la Pentecôte, nous lisons un tiers de la longue prière que Jésus adresse à son Père, au chapitre 17 de l’évangile selon saint Jean. Nous la lirons toute aux eucharisties de cette semaine, aussi en trois parties, de mardi à jeudi. Aujourd’hui, nous venons d’entendre le dernier morceau.

Ce matin, je voudrais n’en retenir qu’une petite phrase : Je leur ai fait connaître ton nom. Cela ne signifie pas seulement : je leur ai dit comment tu t’appelles. Dans la pensée biblique, le nom est bien plus qu’une simple appellation, c’est toute la personne, toute la réalité d’un être. Jésus nous a fait connaître le Père, comme il l’a dit à Philippe quelques instants plus tôt : « Celui qui m’a vu a vu le Père. » Non seulement par toutes ses paroles, mais par tous ses gestes, par toutes ses attitudes, par toute sa façon d’être, Jésus nous a fait connaître le Père.

Pour savoir quel est ce « nom » du Père que Jésus nous a fait connaître, pour savoir qui est ce Père qu’il nous a révélé, c’est donc tout l’évangile qu’il faut relire. Avis aux amateurs, ou plutôt aux amants, à ceux et celles qui aiment ce Père et ont du plaisir à le connaître. Mais pour l’instant, puisque nous devons nous limiter, je vais me contenter du sens que l’expression pourrait avoir dans notre langage ordinaire. Je leur ai fait connaître ton nom. Quel est ce nom que Jésus nous a fait connaître, le nom personnel de Dieu, celui que le Fils donne au Père de toute éternité ?

Saint Paul nous a donné la réponse dans sa lettre aux Galates (4,6) : Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : Abba ! Vous le savez, c’est un mot d’enfant : Papa ! C’est, selon l’évangile de Marc (14,36), celui que Jésus employait quand il s’adressait au Père. C’est l’essentiel de l’héritage qu’il nous a laissé. C’est probablement le mot le plus important de notre prière. Nous ne savons pas prier comme il faut, avoue Paul, mais l’Esprit Saint vient à notre secours et c’est en lui que nous crions : « Abba ! »

Il y a peut-être sur la terre un homme que nous appelons papa. Mais ce n’est pas son vrai nom. Il s’appelle ou s’appelait André ou Robert, Jean-Paul ou Bernard, Claude ou Xavier. C’est seulement à partir de la naissance de son premier enfant qu’il a reçu le surnom de papa. Dieu s’appelle Papa de toute éternité, c’est son vrai nom. Dieu, Seigneur et Tout-puissant ne sont que des surnoms, dont nous l’avons affublé quand Jésus ne nous avait pas encore fait connaître son nom. Maintenant, nous savons qu’il s’appelle Papa.

La lecture de l’Apocalypse a confié un autre mot à notre prière : L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » – Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! L’Esprit qui nous a été donné et qui réside en nous oriente ainsi notre prière vers le Père et vers le Fils, en mettant deux cris dans notre bouche. Un cri de joie, d’émerveillement, de confiance, d’abandon, de bien-être : Papa ! Un cri de supplication, d’impatience, de douleur, une plainte : Viens ! Ces deux mots suffisent à la prière. Nous pensons peut-être que nous ne savons pas prier. Mais, pour la plupart, nous savons respirer. Alors, il suffit de prononcer ces deux mots sur les deux mouvements de notre respiration, en suppliant Jésus (Viens !) et en nous abandonnant au Père (Papa !). Et l’Esprit s’emparera de notre respiration. C’est la prière du poète hindou Rabindranath Tagore (traduction d’André Gide) : Je prononcerai ton nom, solitairement assis au milieu des ombres de mes silencieuses pensées. Je le prononcerai sans paroles, je le prononcerai sans raison. Car je suis pareil à l’enfant qui appelle sa mère cent fois, heureux de pouvoir répéter « Maman ».

 Fr. François Dehotte