René qui célébrait dimanche passé nous le rappelait : l’évangile de Luc est vraiment l’évangile de la miséricorde de Dieu. Et le récit évangélique de ce jour le confirme encore. Ce n’est cependant pas sous cet angle que je voudrais le méditer. Sous un autre angle donc.

Dans cette scène, il s’agit, entre autres, de la rencontre d’un homme et d’une femme. Ou plutôt d’une femme et deux hommes. Comment cette femme est-elle regardée par ces hommes ? Reprenant le titre d’un livre de Nancy Huston, on pourrait dire : « reflets dans un œil d’homme ». C’est une scène qui a été inscrite dans nos évangiles, dans les récits fondateurs du christianisme. Mais pourquoi ? Et pourquoi encore nous raconter aujourd’hui cette histoire ? C’est sans doute ce qu’il faudrait découvrir.

Il y a une grande sensualité dans cette scène. La femme est une prostituée et elle s’exprime par rapport à Jésus avec une très grande liberté de gestes : elle embrasse, elle essuie avec ses cheveux. Elle use aussi de parfum. Il y a quelque chose de la séduction et en même temps une grande liberté autant du côté de cette femme que de Jésus.

Le contraste est d’autant plus grand avec le troisième personnage de l’épisode, le pharisien Simon qui a invité Jésus. Alors que la femme exprime librement son affection, alors que Jésus se laisse faire, lui, le pharisien est un homme qui se retient, qui s’abstient. Non, ce n’est pas lui qui a versé de l’eau sur les pieds de Jésus à son arrivée, ni embrassé, ni parfumé…C’est aussi quelqu’un qui garde en lui ses pensées plutôt que de se laisser aller à dire, à exprimer…Il s’est dit en lui-même : « cette pécheresse quand même ! » et il s’est dit: « non ce Jésus n’est sûrement pas un homme de Dieu ! ». Ce Simon, il n’est pas décrit comme un mauvais mais comme quelqu’un de correct, respectueux des codes et des jugements de son milieu.

Jésus lui raconte alors une parabole, l’histoire d’un créancier et de ses deux débiteurs. Peut-être cette histoire pourrait-elle permettre à Simon de se reconnaître débiteur, reconnaître sa dette à lui ? Et au cœur de cette courte histoire, il y a la question : « qui donc des deux débiteurs l’aimera le plus ?».

De plus Jésus l’invite à regarder une seconde fois la femme et à écouter le commentaire. Jésus compare cette femme et Simon : le pharisien n’a pas accompli ses devoirs d’hôte, elle, a surabondé dans les gestes d’affection. Non pas : elle a fait ce que tu n’as pas fait mais elle a fait plus que ce que tu n’as pas fait.

Qu’en conclure ? D’une part l’amour a toujours quelque chose d’imprévisible et d’incalculable. Il dépasse, il excède non seulement les codes, le politiquement correct mais aussi la mesure. D’autre part, il y a un lien entre amour et pardon, entre amour et miséricorde. Pour aimer ne faut-il pas avoir reçu beaucoup de

miséricorde et porter en soi beaucoup de miséricorde ? Mais pourquoi ce lien entre dette et amour ? Faut-il avoir un lourd passé de fautes pour être accessible à l’amour ? S’être prostitué dans une vie antérieure ? Ne serait-ce pas plutôt de découvrir ceci : l’affection que je reçois, la vie même, cela ne m’est pas dû ; ce n’est pas un dû, pas un droit. Personne ne me doit ni l’affection, ni la vie. Je suis là sans une créance à réclamer… Le reconnaître est une profonde transformation, tout un décapage.

Pour nous qui l’écoutons, cet épisode évangélique devient une nouvelle parabole. Qu’allons-nous faire avec cette histoire d’embrassade et de parfum ?

L’Evangile n’est pas d’abord une morale en vue de rendre les gens conformes, faire des gens bien, des gens de bien. Il reste une bonne nouvelle s’il est un chemin qui nous initie à l’amour qui invente, à la gratuité qui ne doit rien. S’il rend la vie et le monde plus respirables. Rendre la vie respirable, faire que la vie sente bon… Est-ce donc cela que cette femme a voulu ? Est-ce donc pour cela que l’on continue à faire mémoire d’elle dans les assemblées chrétiennes ?

Cette femme n’a pas seulement ouvert son flacon de parfum pour le répandre, elle ouvre son cœur à la nouveauté. Et Jésus lui dit d’aller, de faire route en paix. On se tromperait beaucoup si on rabattait cet épisode dans une tolérance molle, du genre « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». N’oublions pas que cette scène relève de la controverse à propos de Jésus qui accueille les pécheurs et mange avec eux, qui remet donc en question la distinction entre les justes et les pécheurs. C’est un moment de la crise qui le conduira à sa perte. Episode romantique ou prophétie d’un monde nouveau ?

En tout cas, nous apprenons que Jésus ouvre de nouvelles possibilités d’exister. A Simon, la possibilité de vivre hors du légalisme, des jugements sur les autres, hors d’une pureté simplement défensive. Nous ne savons pas ce qu’il en aura fait. A la prostituée, la possibilité d’aimer encore, dans la paix.

Fr. Hubert Thomas