Bien chers frères et sœurs,

« Je désire le connaître, Lui et la puissance de sa résurrection ». Voilà le beau désir qui habite le cœur de l’apôtre Paul. On ne peut lire ce texte ardant, brûlant et brûlé d’une passion pour le Christ, sans en être de quelque manière contaminé : Paul expose plus que juste ce qui l’habite et le traverse individuellement. Comme souvent quand il parle ainsi de lui-même, il nous retrace le chemin d’un chacun, l’itinéraire que tous il nous faudra emprunter : passer par la croix, traverser les épreuves et les souffrances, accepter l’identification avec la forme de sa passion pour accéder, si possible, à la liberté et à la gloire de sa résurrection. C’est un chemin éminemment pascal que Paul nous décrit en Philippiens 3. C’est bien celui que nous sommes en train d’accomplir en ces jours, à travers la marche liturgique vers la nuit et le jour de Pâques. « Je désire le connaître ». Notre baptême comme plongée dans le Christ nous a fait accomplir une première fois cette identification avec le Christ pascal, mais toute notre existence, chaque étape, oui chaque journée et chaque respiration est une occasion pour actualiser à nouveau ce « passage », de la mort et de la dépossession de soi pour être repris et transfiguré par l’Esprit pascal, Esprit de gloire et de résurrection.  « Notre Dieu fait du neuf, de l’inédit, de l’inespéré », disait Isaïe dans la première lecture. Quand l’Esprit travaille au fond de nous, il est toujours neuf, jaillissant comme une source d’eau vive. Restons, pour autant qu’il dépend de nous, branchés. Buvons à la source qui jaillit du côté ouvert du Christ vivant.

Ce Christ vivant passe aujourd’hui dans l’évangile et, presque sans rien faire, il désarçonne et débloque une tension accumulée autour d’une femme prise en flagrant délit. S’il s’identifie avec cette femme, lui, connu comme « l’ami des publicains et des prostituées », lui, l’hôte généreux qui accueille sans gêne des pécheurs à sa table, les pierres prêtes à lapider la femme tomberont aussi sur lui. Il est pris comme dans un piège. On l’interroge : Moïse dit ceci. Qu’est-ce que toi, tu dis ? Nos maîtres interprètent Moïse, et toi, maître nouveau, formé en dehors de toute école, que dis-tu donc ? Quelle est ta halakha, ta conduite concrète ? lapider ou pas ?

Jésus attend, s’abaisse, écrit dans le sable… « écrire » en grec et « accuser » sont des synonymes. Ecrire avec le doigt dans le sable, c’est assez différent de la Loi de Moïse, écrite avec le doigt de Dieu dans la pierre. Mais c’est tout de même encore « écrire », quitte à ce qu’un coup de vent ou un enfant qui joue, effacent le tracé des lettres. Qu’a-t-il écrit ? les noms des accusateurs ? le nom de l’accusée ? Pour l’effacer par la suite ? Mais on insiste, et il doit se relever. Noter le mouvement vertical qui contraste avec le mouvement horizontal du cercle qui l’entoure et veut comme l’asphyxier, l’étrangler… Jésus se redresse, et dit une parole toute verticale : « Que celui qui est sans pécher jette la première pierre ».  Chacun est renvoyé à son péché et donc à sa relation au Dieu du ciel !

Mais il y a plus : dans la Loi, interprétée par les rabbins, la lapidation se faisait juste autrement : on emmène la personne à lapider, la dispose dans un trou puis on jette des pierres, et ce sont les hommes aux mains sales qui jettent en premier les pierres ! On a le bel exemple de la lapidation d’Etienne dans les Actes. Saul est présent mais il ne jette aucune pierre car il a les mains pures. Ce n’est pas à lui à faire cette corvée, il garde les vêtements de ceux qui lapident, et donne pleinement son adhésion à ce qui se fait, mais il se garde bien de faire autrement que ce dit la règle rabbinique. Que fait Jésus ici ? Il semble bien connaître la règle des autres. Il renverse cette règle, l’inverse et ne dit pas qu’il ne faut pas lapider : non, on lapidera comme dit Moïse ; seulement on le fera un peu autrement que dans vos règlements  de bons Pharisiens. « Commençons par celui qui est sans péché ».

L’effet est remarquable. La violence régnante se déconstruit, l’étau se desserre, les gens partent, « en commençant par les plus âgés », petite observation qui nous concerne tous, presque ironiquement !, et Jésus se trouve finalement seul avec la femme pécheresse. Il est celui qu’on reprochait qu’il soit : l’ami, l’ami des publicains et des prostituées, l’homme qui accueille des pécheurs à sa table. Le revoilà, avec juste un mot : « Va, désormais ne pèche plus ». La vie pour toi peut recommencer, l’Esprit passe, la source de vie rejaillit.

« Je désire le connaître et Lui et la puissance résurrectionnelle qui l’habite ». « Voici que je fais du nouveau, il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? »    Avançons ensemble lucidement vers Pâques. Ne jugeons pas mais laissons l’Esprit de miséricorde christique nous toucher et nous transformer. « Ce peuple que j’ai formé pour moi, redira ma louange ». Amen.

Fr. Benoît Standaert