On entend parfois dire de quelqu’un: ah oui, cette personne a du souffle, elle est habitée par une présence qui la dépasse, qui la transcende; quelqu’un comme Jean Vanier n’est pas quelqu’un de banal pour moi, je dirais qu’il a du souffle.  Mais tout le monde a du souffle.  Le souffle est un peu ce qui fait la personnalité de chacun.  Je lisais dernièrement dans un article de José Reding sur le salut*,  le souffle est ce qui restera de toute personne après sa mort; pour lui, le salut  chrétien consiste à pouvoir se libérer de ce qui nous empêche de vivre avec souffle; car la mort la plus redoutable n’étant pas la fin de la vie terrestre mais ce qui, depuis le début, empêche de vivre avec souffle. Peut-être que l’expérience du carême est l’occasion de se demander comment nous pouvons retrouver le souffle qui anime ou habite notre vie?  Comment mieux vivre notre vie terrestre en vue de nous préparer à ce qui nous sera donné de vivre dans la vie éternelle?  L’Eglise nous suggère déjà d’y penser quand elle nous propose de prendre conscience que la vie éternelle commence déjà aujourd’hui.

Ce temps de désert que nous vivons durant le carême n’est pas d’abord un temps de privation et de pénitence, il est à mon avis le bon moment pour nous poser la question suivante: comment pouvons-nous être plus vivants aujourd’hui?  Comment pouvons-nous vivre plus en harmonie avec nous-mêmes?

Plutôt que de voir le carême comme un temps d’épreuves et de tentations, je crois qu’il convient davantage de le vivre comme un temps de joie et de libération.  Beaucoup de personnes que nous croisons dans notre vie sont nouées par la peur et croient devoir entretenir la tristesse et parfois la violence avec leurs proches pour vaincre cette angoisse…

Le carême ne serait-il pas une bonne occasion de regarder avec plus de douceur ce que nous vivons aujourd’hui et d’évaluer les changements éventuels à apporter à nos manières de parler, d’écouter, de regarder, d’aimer ?

Nous sommes tous fragiles et vous savez qu’il ne faut pas grand chose pour perturber notre paix intérieure. Les épreuves sont déjà nombreuses dans la vie quotidienne, et ce temps de préparation à la fête de Pâques nous remet en face des véritables priorités à vivre.  La joie et le dialogue pourraient, à mon avis, libérer nos relations et nous ouvrir à l’autre pour nous remettre dans la ligne du Christ.

Alors que les forces du mal nous guettent pour nous freiner et nous décourager, quelqu’un comme saint Benoît, – mais il n’est pas le seul – dans sa sagesse de vie, va encourager les moines à se laisser habiter le cœur par la parole de Dieu ; elle est le lieu où chaque chrétien peut s’unifier et se protéger de tout ce qui pourrait le diviser.  Je crois, en effet, que nous vivons aujourd’hui d’une manière souvent trop éclatée et il est bon de prendre du temps pour retrouver une sagesse de vie et une nouvelle harmonie, pour nourrir et cultiver notre souffle.

Comme le disait la lettre aux romains: la parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur.  C’est la parole de Dieu qui pourra le mieux nous préserver de la dispersion et recréer notre unité intérieure.

Le carême est un temps propice pour remettre de l’huile dans les rouages de notre quotidien.  Retrouver un peu de vie et d’harmonie là où tout risque de fonctionner d’une manière automatique.  Alors que nous sommes facilement piégés et forcés de nous aligner sur les manières mondaines de vivre, – pour s’habiller, manger et même parler -, la Parole de Dieu veut nous sortir d’une vie standardisée pour personnaliser notre chemin.  Jésus développe notre ouverture et notre liberté.  Il nous veut et nous aime différents les uns des autres car il sait que notre richesse se trouve là, dans notre différence.

Le mouvement de l’évangile dans lequel nous sommes tous invités à demeurer durant ce temps qui précède Pâques consiste à accepter de se laisser creuser le corps et le cœur par la parole, la prière et le service, pour retrouver de l’espace pour aimer et être aimé.   Un peu comme dans un feu ouvert où il convient de séparer les bûches pour que le feu puisse renaître,  Jésus nous propose de créer un espace en nous pour ranimer notre flamme intérieure.  Le carême est un espace dans l’année liturgique pour redonner vie à notre foi, reprendre son souffle.

Fr. Pierre Gabriel

*article disponible sur le site de Lumen Vitae.