Si on veut bien se rappeler quelle était la condition des gérants au temps de Jésus, on comprendra sans peine que le gérant de la parabole n’a sans doute rien fait de frauduleux, et que notre traduction est injuste en le traitant de gérant malhonnête. À l’époque, les gérants ne recevaient pas de salaire, mais ils avaient le droit de faire fructifier pour leur propre compte les biens qui leur étaient confiés. Au fond, c’est encore la base de notre système bancaire : vous mettez votre avoir en sécurité dans une banque, et il y fait des petits dont vous ne connaissez ni la taille ni le nombre, mais qui sont le salaire du banquier. Au bout du compte, le propriétaire retrouve intacte sa réserve d’huile et de blé, il n’y perd rien, et le gérant s’est procuré ce dont il avait besoin pour sa subsistance.

On pourrait reprocher au gérant de la parabole de s’être accordé des marges bénéficiaires excessives. Même si les reçus de ses débiteurs font mention de cent barils d’huile et de cent sacs de blé, il est assez clair qu’il n’avait prêté que cinquante barils au premier et quatre-vingts sacs au second. Mais les emprunteurs avaient accepté les conditions de ce marché. Pour s’attirer leur sympathie, le gérant sacrifie ses intérêts immédiats en faisant corriger les reçus. Il renonce aux vingt sacs et aux cinquante barils qu’il espérait obtenir pour sa propre consommation ou pour les revendre au plus offrant. En agissant ainsi, il ne lèse pas son maître, qui devrait pouvoir récupérer les quatre-vingts sacs de blé et les cinquante barils d’huile que le gérant a prélevés en toute légalité sur ses réserves.

Je dis que le maître devrait pouvoir récupérer son bien, car ce n’est pas certain. Si les emprunteurs sont comme la plupart de ceux que je connais, en tout cas, ses chances sont limitées. Vraisemblablement, c’est pour cela que le gérant lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Pour obtenir tout ce dont il avait besoin, il devait prêter des quantités exagérées, au risque de ne pas pouvoir tout restituer à son maître.  Gérant gourmand, certainement, imprudent, probablement. Malhonnête, non, pas plus pendant sa gérance qu’après avoir été renvoyé.

Notre traduction dit que le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête. Mais le texte dit plutôt qu’il fit l’éloge de ce gérant de l’injustice car il avait agi avec habileté. Il s’est en effet montré habile, pour se faire bien voir des débiteurs qui auront, somme toute, obtenu des prêts sans intérêts. Et en plus, il a été un bon gérant de l’injustice, de l’injustice que son maître aurait commise de bonne foi, en se basant sur les reçus, s’il avait pu réclamer cent sacs à celui qui n’en avait enlevé que quatre-vingts et cent barils à celui qui n’en avait emporté que cinquante. En faisant corriger les reçus signés à son avantage, le gérant, même si ce n’est pas son intention première et avouée, empêche son maître de s’enrichir honteusement après son départ, il écarte l’injustice. Il est un bon gérant de l’injustice, parce qu’il empêche l’injustice.

Jésus ajoute : Faites-vous des amis avec l’argent de l’injustice. De lui-même, l’argent n’est ni honnête ni malhonnête, ni bon ni mauvais. Mais il peut servir à mal faire et devenir ainsi l’argent de l’injustice. Jésus nous dit : Employez-le plutôt à vous faire des amis. Pas en achetant leur amitié : comme dit le Cantique des cantiques, un homme donnerait-il toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour, il ne recueillerait que mépris (8,7). Non, mais faites-vous des amis en vous montrant dignes de leur confiance. Jusque dans les petites choses. Celui qui est injuste dans la moindre chose est injuste aussi dans une grande. Qui vole un œuf vole un bœuf.

 Fr. François Dehotte