La question que Jésus pose à ses disciples, reste pour nous également, à jamais, tout aussi cruciale. Je puis me la poser chaque jour : Qui est Jésus pour moi aujourd’hui ? Et si Jésus était là, devant nous, avec son accent araméen et la syntaxe bizarre de sa langue maternelle, ses mots résonneraient de façon encore plus directe : « Qui, moi ? »
« Qui, moi ? »… La réponse pourrait-elle se réduire à un concept théologique ? Une catégorie intellectuelle ou une représentation qui entre dans le cadre de ce que nous connaissons ? Un prophète, par exemple, Jean-Baptiste, Elie ou un autre, pour reprendre les réponses des disciples qui ont entendu comment on parlait de leur maître… ou même un messie ? Comment parler du vivant que nous rencontrons, comment parler du Dieu vivant sans en faire un objet, un objet intellectuel, mais un objet quand-même, inanimé, sans vie, comme tout objet ?
Le « Je », le « Moi » de Jésus, comment le rejoindre et laisser émerger ce qu’il manifeste de son être, sans l’enfermer dans ce que, moi, je pense avoir compris ? Comment le laisser encore à nouveau dire l’indicible, lui, que rien ne peut contenir ? Comment la nouveauté du mystère peut-elle encore surgir et rayonner ? Si Jésus devient un savoir que des mots peuvent circonscrire, « dé-finir », c’est à dire, en finir avec lui, en quelque sorte, est-ce que je peux encore le connaître et le rencontrer ? Qui est-ce que je rencontre, dans-ce cas, si ce n’est moi-même, réduisant l’autre à ma manière d’en parler, de me le représenter ? Dans ce que je peux me figurer, dans ce que je peux admettre et accepter, dans ce que je vois de l’autre, sans penser qu’autre chose se joue là dans sa venue, ce n’est pas l’autre que je rencontre, ce n’est que moi.
Comment laisser Jésus vivre et me faire vivre comme il veut ? Pas seulement comme je veux bien, en fonction de ce que je veux bien accepter ? Comment courir le risque de laisser Jésus me prendre par la main et me mener… où ça ?
Comment sortir d’une théorie théologique, même très belle et très pertinente, pour rejoindre la réalité d’un vivant ? Jésus ne me demande pas, en effet, ce qu’il est, mais plutôt qui il est. Il ne cherche pas une réponse correcte, comme un enseignant qui vérifie que ses élèves ont bien assimilé la matière, mais il m’invite à laisser sa réalité me toucher et sa force vitale venir à moi –me transformer- m’appeler à exister.
Dans la sensibilité juive, il est recommandé d’éviter de parler DE quelqu’un d’autre, même en bien, car c’est déjà une façon de se l’approprier. Parler de l’autre n’est donc pas souhaitable, mais rien ne nous empêche de parler A l’autre, même s’il n’est pas là. Rien ne nous empêche de faire de l’autre un « Tu », même si matériellement il est absent, et non un « Il ». Paradoxalement, cela change tout : c’est laisser un espace pour que l’autre puisse faire surgir sa propre parole et apporter du neuf. Si je parle d’une personne, même de quelqu’un avec qui la relation n’est pas facile, en ayant conscience que cette personne reste un interlocuteur, je sais que je ne dirai pas les choses de la même manière. En laissant à l’autre la possibilité d’être un « Tu », je le rends présent, je lui donne place dans une relation vivante. Un dialogue mystérieux s’instaure, une chance demeure de construire entre nous la vie et la confiance.
Lorsque Jésus pose la fameuse question à ses disciples, attend-il la bonne réponse, où bien, veut-il, tout simplement, qu’on lui parle ?
Avançons encore un peu, pour nous arrêter un instant à la première lecture, où le prophète Zacharie invite ses auditeurs à regarder celui qu’ils ont transpercé. Un élément crucial, essentiel, s’exprime ici. Car si je viens à l’autre comme si j’étais sans faute, sans faille, irréprochable, sans même soupçonner la capacité que j’aurais de le transpercer, si je suis trop plein, sans vide, sans vulnérabilité, sans reconnaissance de la violence qui, silencieusement, dort au fond de mon être, comment alors pourrais-je l’accueillir ?
Si je suis cette totalité sans défaut, y a-t-il place pour une altérité ? Y a-t-il place pour l’accueil, pour la rencontre, pour ce qui est gratuit, pour se qui se donne, puisque, si je suis trop plein, je n’ai plus d’espace à offrir à ce qui vient ? Tout est rempli, allez ailleurs ! Où serait la solidarité, la responsabilité de l’humain ? Ne serais-je pas sur le point de redire la terrible phrase de Caïn : « suis-je le gardien de mon frère ? » Me serait-il encore supportable que mon frère vienne me révéler qui il est, et prétende ainsi me révéler à moi aussi, à moi qui sais tout de moi, qui je suis ?
Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé. Dieu cherche chez nous l’espace où il peut nous dire la fragilité de son désir. Sa propre vulnérabilité nous questionne, aujourd’hui, là où nous sommes vulnérables, nous aussi, pour réveiller en nous une sensibilité nouvelle.
Nous n’avons pas besoin de tout comprendre. Lorsque Pierre a dit à Jésus : « Tu es le Messie de Dieu », il n’avait pas tout compris, la suite du récit le montre bien. Peu importe, finalement. Doit-on être sans défaut pour accueillir ? Doit-on savoir la bonne réponse pour parler ? Notre Dieu cherche-t-il des savants ou des amis ?

Fr. Étienne Demoulin