Chers frères et sœurs, nous sommes entrés depuis trois semaines dans l’année liturgique C. Cette année est l’année de saint Luc, l’évangile le plus long, et à bien des égards le plus riche en paraboles, en images qui frappent la mémoire. Les récits les plus beaux dont on se souvient, viennent presque tous de ce troisième évangile. A commencer par le portrait de la Vierge Marie, quasiment absent des trois autres. Zachée, les dix lépreux, le fils prodigue, le bon Samaritain, Lazare et le riche, les disciples d’Emmaüs, Marthe et Marie qui accueillent Jésus dans leur maison… Tout cela c’est du Luc et ne se retrouve pas ailleurs ! C’est Renan qui a dit : « que le plus beau livre du monde est l’évangile de Luc ! »

Luc séduit notamment par ses très nombreux récits de rencontre. Il est par excellence l’évangéliste de la rencontre ! Il sait comment préparer une rencontre, en nous informant de ce que vit l’un et de ce qui habite l’autre, avant de les placer l’un en face de l’autre : ainsi le fils prodigue, avec son discours intérieur et le père de miséricordes qui sort en courant ; ou l’eunuque de Candace qui lit le prophète et le diacre Philippe, qui est conduit par l’Esprit ; Joseph et Marie qui entrent dans le Temple pour faire ce que la Loi prescrit, et Syméon et Hanna qui sont conduits par l’Esprit ; Jésus et ses disciples s’avançant pour croiser le cortège funèbre aux portes de Naïn, avec la veuve qui a perdu son fils unique. Le centurion Corneille et l’apôtre Pierre… A chaque rencontre quelque chose cède, s’ouvre, s’élargit : il se passe de l’inespéré, de l’imprévisible, du trop beau, pourrait-on dire.

Or parmi les récits de rencontre les plus poignants, il y a celui de ces deux femmes enceintes, l’une toute jeune, alerte, venue en hâte de l’autre bout du pays, et l’autre ancienne, trop vieille pour encore porter un enfant. Marie vient assister sa cousine âgée, dans les derniers mois. Elle salue la première. Et c’est alors qu’il se passe quelque chose d’imprévisible : l’enfant dans le sein d’Elisabeth « bondit ». Et elle-même se voit « remplie de l’Esprit saint ». Et elle parle comme une prophétesse, bénissant Dieu et bénissant celle qui l’a saluée. On assiste à une cascade de louanges : « Béni es-tu entre toutes les femmes et béni est le fuit de tes entrailles » ! Elle est bénie, Marie, parce que le fruit de ses entrailles est béni ! L’une bénédiction puise à l’autre, plus fondamentale. « Comment m’est-il donné que vienne à moi la Mère de mon Seigneur ? » Etonnement qui est émerveillement plein de louange ! Puis vient la béatitude : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles du Seigneur ! » Aussitôt après, c’est Marie qui se met à chanter ! Elle aussi est inspirée : elle chante son inoubliable Magnificat !

« Le Seigneur fit pour moi des merveilles !

Tous les âges, et pas seulement toi, Elisabeth, me diront bienheureuse ! Saint est son Nom ».

Chers frères et sœurs,

Quel est le secret d’une bonne rencontre ? Ici on voit deux femmes qui se rencontrent à partir de leur enfant, c’est-à-dire à partir de ce que Dieu leur a donné de porter. Elles sont en réalité vides d’elles-mêmes et remplies de Dieu. Elles se saluent à partir de Dieu, et ultimement, c’est Dieu qui passe : Dieu qui rencontre Dieu, l’une dans l’autre, et de là aussi jaillit cette belle louange intarissable, chez l’une comme chez l’autre. Magnificat !

Sommes-nous aujourd’hui assez vides de nous-mêmes pour que nous puissions bénir Dieu dans l’autre qui vient à nous ? Heureux les pauvres : l’abondance divine sera leur part. La question se pose aujourd’hui, l’an du Seigneur 2015 : comment accueillir celui qui frappe à notre porte, nous salue en premier, cherche refuge dans notre culture donnée. La question n’est pas si nous sommes assez pleins et assez riches mais surtout si nous sommes assez ouverts et donc assez vides pour que l’autre trouve de quoi s’abriter dans notre univers. Dieu passera-t-il à travers nos rencontres interculturelles et interreligieuses ? Osons la rencontre, car il y va de Dieu. L’Europe craque mais la venue des lointains du Sud et de l’Orient, est peut-être notre plus grande chance ? Arriverons-nous à partager, en puisant au plus riche fond que la grande tradition a déposé dans nos mémoires, et que des récits émouvants comme ceux de l’évangile d’aujourd’hui nous donner à méditer, à intérioriser et finalement à jouer pour de vrai sur la scène de notre histoire vive et contemporaine.

Notre rencontre ici est un temps de méditation, où nous acceptons de placer notre vie sous la Parole. Que l’échange se poursuive ensuite, ce midi à table, avec les enfants ou petits-enfants. Qui posera la première question, le grand-père ou le petit-fils ?  La Parole s’incarne, disons-nous en milieu chrétien. Mais aujourd’hui, reçoit-elle encore toutes ses chances, en passant par nos mains, nos cœurs, nos entrailles de miséricorde ? Oui, osons la rencontre, sans peur, sans préjugés, sans une batterie de jugements à l’égard de l’étranger qui pousse son itinéraire jusque sur notre terre, – terre qui ne nous appartient pas.

Veillons et regardons encore et encore la femme enceinte, figure de notre temps, de notre Eglise, de notre propre cœur. Amen.

Fr Benoît Standaert