Nous avons l’habitude de dire que Jésus a pardonné à ses bourreaux. C’est sans doute vrai. Mais si on se limite à la lettre de l’évangile, il n’est pas dit qu’il leur a pardonné, mais qu’il a demandé à Dieu de le faire. Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. Pourquoi ? Je n’oserais pas prétendre qu’à l’heure de la crucifixion, l’excès de douleur empêche Jésus de pardonner lui-même et qu’il demande au Père de faire ce qui est désormais au-dessus de ses forces. Mais il nous fournit un modèle de prière dont nous pouvons faire notre usage quand c’est notre cas. Quand le pardon nous semble difficile ou impossible, nous pouvons faire nôtres ces mots de Jésus.

Cela ne nous interdit pas, au contraire, de nous demander pourquoi Jésus n’a pas dit à ses bourreaux qu’il leur pardonnait, pourquoi il a préféré prier son Père de leur pardonner. Jésus avait, je pense, plusieurs raisons de parler ainsi.

La première, c’est que ses ennemis ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. Ces mots de Jésus veulent excuser ceux qui le crucifient. Mais il y a plus. En disant qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, Jésus affirme qu’ils sont dans l’impossibilité d’accueillir un pardon qu’ils ne revendiquent pas. Somme toute, ils ne font que leur triste métier, convaincus de leur bon droit. Le pardon reste sans effet s’il n’y a personne pour le désirer et pour l’accueillir. Jésus demande à son Père de leur pardonner, car leur bonne conscience l’empêche de le faire lui-même : ils ne savent pas ce qu’ils font. Sa prière signifie alors la même chose que celle d’Etienne : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (Ac 7,60). Jésus nous rappelle ainsi que la miséricorde est une œuvre commune : on ne fait pas miséricorde tout seul, on fait miséricorde avec quelqu’un.

Jésus a une deuxième raison de ne pas dire à ses adversaires qu’il leur pardonne : c’est son humilité. Dire à quelqu’un qu’on lui pardonne, c’est le sommet de l’amour, le don parfait (par-don), mais malheureusement, il peut arriver qu’une telle parole, au lieu de relever l’autre, achève de l’abaisser. Dire qu’on pardonne, si indispensable que cela puisse être (car l’autre a besoin de se l’entendre dire), c’est encore une façon de se donner le beau rôle, c’est proclamer qu’on a raison et que l’autre a tort. Souvent, ceux qui pardonnent ont aussi des reproches à se faire, et le pardon peut alors être réciproque. Mais quel reproche Jésus aurait-il pu s’adresser ? Le pardon de quelle faute aurait-il pu demander à ses bourreaux ? Pour laquelle de ses bonnes œuvres le crucifiait-on (cf. Jn 10,32) ? En demandant à son Père de pardonner, Jésus ne se défait pas de son regard de pur amour, du regard qui jamais ne surplombe.

L’humilité de Jésus est encore plus profonde que cela (et c’est la troisième raison qui le fait prier ainsi) : Jésus n’est pas seulement humble devant les hommes, il l’est aussi devant Dieu. Jésus rapporte tout à son Père. Jésus ne dit pas qu’il pardonne, car il ne se juge pas offensé. Jésus ne pense pas à sa propre souffrance, mais à celle de ceux qui l’aiment et qui sont torturés de voir le sort qu’on lui réserve. Et de tous les témoins de sa Passion, celui qui est le plus cruellement blessé dans son amour infini, c’est son Père. Jésus lui demande de pardonner aux responsables de sa mort parce que, à ses yeux, c’est le Père qui est blessé par sa mort. Jésus est tellement dépouillé de lui-même qu’il n’a plus rien à pardonner. Mais il est attentif, douloureusement, à la souffrance de son Père, qui a tout à pardonner, puisque c’est à lui qu’est arraché le Bien-Aimé.

Provisoirement.

Fr. François Dehotte