Si nous mettons le récit de la transfiguration dans son contexte, nous voyons qu’il vient dans le prolongement de la profession de foi de Pierre à Césarée de Philippe, près du mont Hermon, et également de la première annonce que Jésus fait de sa passion.  Les trois témoins privilégiés de cette épiphanie, Pierre, Jacques et Jean, choisis pour être les destinataires de cet événement mystérieux où Jésus dévoile un pan de sa divinité, prélude, anticipation de sa gloire.

Par ailleurs, ces trois témoins étaient présents lors du double miracle au lien symbolique évident, de la résurrection de la fille de Jaïre, qui avait douze ans, et de la femme qui souffrait de pertes de sang depuis douze ans.  Ils étaient encore présents, ces trois disciples, au jardin de Gethsemani, sur le mont des Oliviers.

Pourquoi Pierre, Jacques et Jean, et pas les autres ?  Liberté de Jésus… Mystère de l’élection.

Sur le chemin que nous propose l’évangéliste Luc, des questions sur l’identité de Jésus sont posées.  Nous voyons, chez le pharisien Simon, où Jésus est invité à manger et où soudain, au milieu du repas, une femme en pleurs mouille de ses larmes les pieds de Jésus.  Le maître de maison dit en soi-même :  « Si cette homme était prophète, il saurait que cette femme qui le touche, est pécheresse. »  Aux convives de penser aussi à leur tour :  « Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés ? »  Le roi Hérode se disait lui aussi, dans une autre péricope :  « Qui est cet homme dont j’entends ces choses? »  Et il cherchait à le voir.  Jésus lui-même demande à ses disciples :  « Qui suis-je, au dire des gens ?  Et vous, qui dites-vous que je suis ? »  Pierre répondra :  « Le Christ, le Messie de Dieu ».  Jésus complètera :  « Il faut que le Fils de l’Homme souffre… qu’il soit tué et que le troisième jour il ressuscite. »

Maintenant, sur la montagne, c’est la voix du Père, au milieu de la nuée, qui parle à son tour.  Et la liturgie nous invite tous à monter avec Jésus pour entendre cette voix du Père nous dire encore aujourd’hui :  « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi.  Ecoutez-le. »

Le récit de la transfiguration nous est parvenu par les évangiles synoptiques.  Il est un condensé de l’histoire du salut.  Il y a là Moïse, symbole de la Torah, Elie, symbole des prophètes.  Moïse, qui montera sur le Sinaï pendant l’exode d’Israël, Elie, qui fera son propre exode vers l’Horeb.  Aujourd’hui, ils parlent du départ de Jésus, littéralement, de son exode.  Son départ, c’est-à-dire sa mort à Jérusalem, autre montagne :  le mont Sion.

Revenons donc au sommet de la montagne.  Pierre propose :  « Faisons trois tentes. »  Tout indique que la fête de Souccot, la fête des tentes, était proche.  De là peut-être la proposition de Pierre, qui par ailleurs était sous le choc de cette vision mystérieuse.

D’autre part, j’aime bien vous signaler que Souccot est aussi le lieu géographique où commence réellement l’exode :  c’est en effet la première étape des fils d’Israël après la nuit de leur sortie d’Egypte.

Jésus poursuit donc son chemin.  Quelques mois plus tard, à l’occasion de la fête de Pâques, au mont des Oliviers, au jardin de Gethsemani, les trois, Pierre, Jacques et Jean, sont là.  On nous les montre accablés de sommeil.  Tout indique qu’une nouvelle transfiguration a eu lieu.  Jésus dévoile ici une autre dimension de son être :  « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe »… puis il entre en agonie.  Dieu révèle toute son humanité :  théophanie paradoxale.

Le travail d’acceptation de son exode, son départ et sa mort, est en train de se faire.  Et sa sueur devient comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre, ajoute le texte.  Sueur, c’est un hapax dans le nouveau Testament –c’est-à-dire un mot qu’on ne rencontre qu’une fois.  Dans le premier Testament, le mot sueur est aussi un hapax.  C’est dans le livre de la Genèse qu’il se trouve :  « Dieu dit à Adam :  c’est à la sueur de ton visage que tu gagneras ton pain.  Maudit est le sol à cause de toi ». Je pense que Luc, fin connaisseur de la Torah, n’a pas mentionné cette sueur de Jésus sans raison.  Jésus, le nouvel Adam, va irriguer de sa sueur la terre, l’argile, -adamah en hébreu-  dont est faite l’humanité.  Une façon de sanctifier notre terre d’humanité.

Les lectures et le psaume que la liturgie nous propose aujourd’hui rassemblent  harmonieusement tous les grands acteurs de l’histoire du salut.  Nous commençons par Adam, Abraham ensuite,  dont nous a parlé la première lecture, accablé du même sommeil mystérieux dont sont victimes les trois disciples au jardin des Oliviers… et sur le mont de la Transfiguration.  Moïse et Elie sont accompagnés de l’ancêtre de Jésus, le roi David, par la magie du psaume que nous avons chanté, et dont le vieux roi est l’auteur.  Ce même David qui fuira par le mont des Oliviers en pleurant, pieds nus et tête voilée, pour échapper à son fils Absalom.  N’oublions pas saint Paul, apôtre postpascal, le premier écrivain chrétien de l’histoire, ni les frères de Philippe auxquels il s’adresse dans la deuxième lecture.  Il nous rappelle que nous sommes citoyens du ciel, car notre sauveur Jésus-Christ transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux (transfiguré ?).  Promesse qui nous soutient dans la foi.  Bien sûr, tout culmine avec Jésus, qui accomplit l’histoire sainte et qui nous accompagne sur notre propre chemin d’exode.

Allons, mettons-nous en marche vers Pâques.  Donnons notre confiance à celui qui nous aime et qui est à côté de nous chaque jour, Jésus-Christ notre Seigneur.  Nous aussi, nous avons entendu la voix du Père :  « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi.  Ecoutez-le. »

Fr. Manuel