« Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? »

Cette phrase de l’évangile m’a étonné et a provoqué en moi une réflexion que j’aimerais vous partager dans cette homélie, qui ne s’allongera pas indéfiniment, rassurez-vous…

C’est que la comparaison du poisson et du serpent est une vieille histoire dans la culture juive, et Jésus devait bien savoir ce qui se cachait derrière des mots apparemment si anodins.  En effet, au milieu de l’alphabet hébraïque, figure la lettre « noun », et tout le monde sait bien qu’il s’agit là d’un très vieux mot dont le sens est, précisément, « poisson », mais que c’est en même temps la première lettre du mot « serpent », le protagoniste dangereux du premier couple humain dans le jardin d’Eden, le paradis terrestre.  Quand Jésus donne l’exemple du poisson et du serpent, plus d’un de ses auditeurs a dû se demander ce qu’il avait derrière la tête et à quoi il pouvait bien faire allusion.  Essayons à notre tour d’y voir un peu plus clair.

En tout cas, les vieux alphabets montrent bien qu’il y a une relation entre poisson -puisque c’est le sens du mot qui désigne la lettre- et serpent.  Voyez plutôt :  le dessin est très significatif.  On y voit bien le signe égyptien originel, et ce qu’il devient, d’une époque à l’autre, dans les différentes typographies.  Auriez-vous jamais pensé que notre N majuscule schématise le tracé d’un serpent qui ondule ou d’un poisson qui nage ?

Dans la symbolique biblique, le poisson est important.  Il apparaît dans le récit de la Genèse, bien sûr, mais aussi dans l’histoire de Jonas.  Nous le retrouverons aussi dans les évangiles, lors de fameux épisodes de pêches miraculeuses.  Et puis, pour la première communauté chrétienne, le poisson devient le code secret, le mot de passe qui désigne Jésus.  Les « partisans du poisson » pouvaient se reconnaître sans être repérés par les non initiés.  Signe discret dans une clandestinité prudente…

Le poisson symbolise donc tout d’abord les eaux des origines.  Il est ce qui reste caché au cœur de l’océan.  Il exprime aussi, par extension, la profondeur de nos eaux intérieures, la source, le mouvement qui donne vie (Teresa Zielonko, Aleph-Beth sur nos chemins, Couleurs pour la vie, 2005, p. 42).  Il est lié aux eaux d’en bas, de ce qui nous précède, de ce dont nous sommes mystérieusement porteurs dès avant notre naissance, du Projet dont notre vie sera la manifestation, construit par chacun de nous, mais aussi reçu, comme une potentialité latente qui nous est offerte.  Il figure ce qui nous transcende, non pas au-delà de nous-mêmes, mais plutôt en-deçà, il nous relie à ce dont nous venons, à un amour mystérieux qui nous fait naître et nous fait grandir (Josy Eisenberg et Adin Steinsaltz, L’alphabet sacré, Fayard, 2013, p. 198 à 213).

Mais le poisson représente aussi l’Ecriture Sainte, figurée comme l’immensité d’un océan.  Le poisson trouve dans l’eau son milieu de vie, comme l’amoureux de la Parole de Dieu trouve dans l’Ecriture son environnement naturel.  Il se plonge dans cette Parole, il s’en abreuve, il lui devient intérieur, il se met à son école et s’en imprègne, en même temps qu’il apprend à s’en faire un outil d’éveil à la vie.  Il va pêcher dans la mer des Ecritures une foule inattendue de petits ou de gros « poissons », signes de la fécondité toujours renouvelée de la Parole vivante de notre Dieu.  Il apprend à donner une âme à ce monde en attente de consolation.

Le poisson est également un signe messianique.  Il porte l’annonce d’un temps nouveau, marqué par la venue d’un Dieu qui soigne, qui répare et console.  Une très ancienne tradition fait en effet de la lettre du poisson (le « noun », ‫נ‬ , que nous avons vu plus haut) une signature du messie, exprimant l’ouverture de l’histoire au mouvement de la vie, à la plénitude de la vie, qui caractérise l’âge messianique.  Le poisson symbolise le projet de Dieu, caché dans son cœur avant même que ce monde ne soit créé.  Car pour la culture juive au temps de Jésus, le nom du Messie existait en Dieu depuis toujours.  Pour le monde juif où Jésus a grandi, la force de guérison, de réparation, de consolation, que représente le nom sauveur du messie, est préalable à l’œuvre de la création.  Dans cette mentalité-là, la réparation ne vient pas après que le problème ait surgi, elle habitait déjà le cœur de Dieu avant que le monde fut.  C’est dire que d’avance, rien, jamais, n’est perdu, que personne n’est exclu de la force consolatrice de notre Dieu.  C’est dire qu’à la source de l’humain, de tout humain, il y a cette Présence bienveillante, accueillante, réparatrice, consolatrice.  Consoler une frère ou une sœur, c’est donc permettre à Dieu de réenchanter notre monde, comme il l’avait rêvé au premier jour.

Alors, lorsque Jésus parle d’un père qui donne un poisson à son fils au lieu d’un serpent, que veut-il nous dire ?  En reste-t-il au sens premier des mots, ou fait-il allusion à autre chose ?  Quel est le plus beau cadeau qu’un père donnera à son fils ?  A quelle vie l’éveillera-t-il ?  Le fils s’intéresse-t-il d’abord à l’objet qu’on lui donne, où au geste simple dans lequel il va lire tout l’amour que son père a pour lui, et goûter le bonheur d’avoir été entendu ?  Le premier cadeau qu’un père fait à son enfant, n’est-ce pas tout d’abord de lui offrir son existence-même, de réveiller l’étincelle divine que son cœur abrite ?

L’objet « poisson » n’est pas important, mais le bouillonnement de vie qu’il signifie est le trésor le plus précieux.  C’est comme cette phrase magnifique que Mathilda et Paulette, deux personnes handicapées, ont dite après l’incendie de leur centre d’accueil, les Coquelicots, à Nandrin :  « On était pauvres quand même après l’incendie.  On n’avait plus rien.  Il ne restait que nous » (Le Pot’licot, n° 108, trimestriel de l’A.S.B.L. Les Coquelicots, Service d’accueil de Jour pour adultes, rue des Haies, 35, B-4550, Nandrin, p. 8).

C’était l’essentiel.

Fr. Étienne Demoulin