Lazare et le riche (Luc 16,19-31)

Dans cette parabole deux situations extrêmes sont face à face. Un homme riche somptueusement vêtu et qui festoyait tous les jours et, à la porte de sa propriété, un mendiant, Lazare, qui se meure de faim.

Le riche n’est pas une mauvaise personne. On ne dit pas que sa fortune ait été mal acquise. La cause de sa perdition ce ne fut pas sa richesse mais l’usage qu’il en fit. Cet homme est tellement centré sur lui-même et son confort qu’il ne se rend pas compte de la présence de Lazare. Il ne songe pas à partager la moindre miette de son festin. Le péché du riche ne fut pas d’être riche, mais de ne pas regarder autour de lui, de vivre à côté de la misère sans la voir, sans réagir, le cœur sec. Cette insensibilité devant la douleur qui est à notre porte peut être si facilement la nôtre. Si facilement nous nous habituons à passer à côté des laissés pour compte de notre société sans les voir. Si souvent nous sommes sourds au cri des pauvres. Il faut oser aller vers eux pour entendre leur cri.

Il y a quelques jours, j’ai reçu le témoignage d’une jeune. Elle s’appelle Charlotte, elle a 18 ans. Accompagnée d’une amie elle a décidé de partir 3 semaines sur l’île de Lesbos où s’entassent des dizaines de milliers de réfugiés dans des conditions inhumaines. Elles partirent sans savoir ce qui les attendait et l’aide qu’elles pourraient apporter, mais avec le sentiment qu’elles ne pouvaient pas continuer à regarder les nouvelles de la TV, les bras croisés devant une telle tragédie. Elles sont revenues épuisées parce que le travail et les besoins sont immenses, bouleversées parce qu’elles ont vu, mais aussi très heureusement surprises en découvrant les milliers de volontaires sur place, qui spontanément se sont mis en route pour offrir leur aide.

Je cite ici un extrait de son témoignage : «… et puis il y a les volontaires. Ils viennent d’Espagne, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Italie, de partout. Ils sont là depuis 3 mois, deux semaines, deux jours, ils ont des parcours, des aspirations et des motivations complètement différents, mais ces gens nous font garder le moral et l’espoir. Dans une crise qui est choquante par l’incapacité des gouvernements à agir, on réalise l’importance du travail des volontaires, ne serait-ce que pour rendre la vie de ces réfugiés supportable pendant leur attente. Des milliers de gens qui se sont dit un jour qu’il fallait faire quelque chose et qui ont monté des projets, avec des idées géniales, qui sont parti de rien, qui ont réussi à récolter des milliers et des millions d’euros et qui ont assuré la survie de millions de personnes. Des gens comme vous et moi qui souvent sans aucune expertise ont endossé le rôle de médecin, d’infirmière, de chef cuistot, d’aide-soignant, et se sont retrouvés avec des responsabilités colossales et des vies entre les mains. Face à une situation aussi dramatique, l’aide peut prendre mille formes différentes. Il faut foncer tête baissée et s’oublier complètement soi-même. Et quand on rencontre tous ces volontaires, on réalise que dans un drame immense qui nous semble éloigné, incompréhensible et insoluble, les solutions peuvent venir d’en bas, d’initiatives personnelles et collectives, de simples gestes aussi. »

Ces jeunes, sans le savoir, ont mis en pratique l’enseignement de Jésus. Notre solidarité avec les autres, voilà bien le critère qui indique si nous travaillons oui ou non au règne de Dieu, parce que le Règne de Dieu cela signifie une communion et un partage entre tous.

L’évangile nous exhorte à développer notre sensibilité face à tout type de pauvreté et non seulement la pauvreté matérielle. Il n’est pas indispensable de courir en Grèce ou à Calais.  Peut-être se trouve-t-il à notre côté quelqu’un qui a faim de compréhension, d’affection, d’appui, d’un peu d’amour. L’évangile nous répète inlassablement que c’est le partage qui nous ouvrira la porte du bonheur, à tel point que Jésus nous disait dimanche dernier: « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que le jour où il viendra à manquer, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ».

Le Dieu de la Bible est un Dieu sensible, qui a des yeux pour regarder, qui a des oreilles pour écouter, qui a une bouche pour parler. Oui, vraiment, Dieu nous regarde, nous écoute, marche vers nous et nous parle, et il le fait avec une tendresse infinie. Combien de fois dans l’évangile, il est dit de Jésus que  » à voir la foule, il fut rempli de compassion ». A l’école de l’évangile, nous apprenons à regarder notre frère comme Dieu le voit, à regarder les situations comme Dieu les voit. Alors, peu à peu, notre cœur deviendra moins dur et nous éprouverons la même compassion que Jésus.

Et puis il y a aussi la dernière phrase de l’évangile de ce dimanche: « S’ils n’écoutent pas Moise et les prophètes, même si un mort ressuscite, ils ne seront pas convaincus ». Et de fait, quand un autre Lazare, le frère de Marthe et Marie, est revenu du pays des morts, ses frères juifs n’en firent aucun cas et ne se convertirent pas, au contraire. Ce fut l’expérience des premiers chrétiens. La résurrection de Jésus n’a pas persuadé davantage que les Ecritures.

Par la voix de Moise, des prophètes et surtout par la voix de Jésus, Dieu nous a tout dit. Nous ne devons pas attendre d’autre révélation. Ce serait même un manque de respect vis-à-vis de Dieu que de lui demander d’autres prodiges et miracles, a écrit saint Jean de la Croix, parce qu’en Jésus Dieu nous a tout donné, nous a tout dit, et d’une manière très forte et claire, comme par exemple quand il déclare: « en vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait. »

Les Ecritures disent clairement comment nous devons nous comporter dans la vie. Et pourtant aujourd’hui encore nous avons du mal à accueillir ces paroles et à les mettre en pratique. Comme si les Ecritures ne pouvaient pas suffire et n’étaient pas assez explicites. Pour nous persuader nous attendons toujours quelque évènement exceptionnel, un miracle ou une apparition pour décider une bonne fois de vivre selon l’évangile. Et pourtant, même le plus grand miracle, celui de la résurrection, ne saurait mener à la conversion si les Ecritures n’y réussissent pas, parce que ce n’est qu’en écoutant la Parole de Dieu que l’on peut comprendre l’évènement de la résurrection des morts.

Cette parabole nous secoue dans notre mode de vie au sein d’une société d’abondance qui sait si bien cacher les pauvres au point même de ne plus s’apercevoir de leur présence. Cette parabole nous enjoint de pratiquer à la fois l’écoute du frère dans le besoin ainsi que l’écoute de l’Evangile, mais pas l’un sans l’autre. C’est cette double écoute qui nous permettra de traverser le grand abîme avant qu’il ne soit devenu infranchissable parce que figé par la mort. Tout se joue ici et maintenant.

 Fr. Bernard de Briey