3e dimanche de Pâques A
On ne sait pas où se trouvait Emmaüs. La localisation est d'autant plus difficile que certains copistes l'ont situé, non pas à onze kilomètres, mais à près de trente kilomètres de Jérusalem. Les deux disciples qui s'y rendent sont parfois appelés les pèlerins d'Emmaüs, mais il ne faudrait pas imaginer que leur destination est un lieu de pèlerinage. Ils vont vers un village-fantôme, un village qui ne figure sur aucune carte sérieuse, si ce n'est accompagné d'un point d'interrogation. Peu importe où ils vont, d'ailleurs, puisqu'ils partent de toute manière dans la mauvaise direction. Le pèlerinage, le grand pèlerinage de la Pâque, il monte vers Jérusalem. La route n'a de sens que dans ce sens-là. Mais eux, ils rebroussent chemin, parce que la Pâque est finie, parce que la Pâque a déçu. Ils entreprennent une espèce de contre-pèlerinage, ils marchent vers le néant, parce qu'ils sont eux-mêmes anéantis. Ils marchent dans le sens qui n'a pas de sens, parce que le sang précieux du Christ ne les a pas encore libérés de la vie sans but qu'ils mènent à la suite de leurs pères. Didier Rimaud l'avait bien compris quand il a écrit : "Regarde où nous risquons d'aller, tournant le dos à la cité de ta souffrance."
Jésus lui-même s'approcha, et il marchait avec eux. Voilà qui est déroutant, si j'ose dire. Il ne les rattrape pas en criant : "Eh ! les amis, vous vous trompez, ce n'est pas par là, attendez, ce n'est pas fini !" Non, il marche avec eux, comme eux, dans la mauvaise direction. Tant et si bien qu'ils finissent par arriver, ensemble, au village où ils se rendaient, ce village tellement insignifiant que l'évangéliste, à quelques versets d'intervalle, semble en avoir oublié le nom. Et Jésus ne dit pas : "Enfin !" Au contraire, il fait mine d'aller plus loin, l'air de dire : "Déjà ? Vous savez, s'il y a plus loin sur votre fausse route, je suis prêt à vous accompagner encore..."
A partir d'ici, l'homélie de ce jour a deux finales. Choisissez celle qui vous convient. Examinez le chemin où est engagé votre vie. Il monte ou il descend ? Jérusalem est devant vous ou dans votre dos ? Vous vous rapprochez de Dieu ou vous vous éloignez de lui ?
Si vous constatez que vous faites fausse route, il est possible que vous n'ayez pas aujourd'hui la force ou le courage de changer de direction. Peut-être estimez-vous qu'au point où vous en êtes, un demi-tour ferait, pour vous ou pour votre entourage, plus de tort que de bien. Je ne vous demande alors qu'une chose : croyez que Jésus marche avec vous. A la croisée des chemins, il vous indiquera parfois un raidillon qui traverse les broussailles, et il chuchotera : "Et si on coupait par ici ?" Mais jamais il ne vous dira : "Cette fois, c'est à prendre ou à laisser : si tu vas par là, vas-y tout seul." Non, quel que soit votre choix, il prendra le risque avec vous. Et le jour où vous vous arrêterez enfin, s'il fait semblant d'aller plus loin, vous saurez ce que cela veut dire.
La seconde finale est adressée à ceux et celles qui sont sur le bon chemin. Vous avez mis résolument vos pas dans ceux de Jésus, l'approche de Jérusalem vous donne des ailes, vous serez heureux de vous entendre dire : "C'est bien vrai, il est ressuscité, vous avez eu raison de croire en lui !" Vous aimeriez que tout le monde ait la même chance que vous. Cependant, si d'aventure vous croisez quelqu'un, un marcheur qui vient à votre rencontre, un voyageur qui part donc dans le mauvais sens, votre jugement ne lui sera d'aucun secours, encore moins votre mépris ; il est même probable qu'il n'aura pas d'usage de vos avertissements, de vos mises en garde, de vos bons conseils. Mais vous êtes disciples de Jésus, n'est-ce pas ? Vous empruntez son chemin. Vous désirez être avec lui, toujours. Vous connaissez sa promesse : Là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Eh bien, alors, ce voyageur qui s'éloigne, ne le rejoindriez-vous pas pour marcher avec lui, sur le chemin où il s'égare, et pour l'épauler au besoin ?
Fr. François Dehotte