5e dimanche de Carême. A

Ce qui est étrange dans ce récit, c'est justement que les feux ne sont pas braqués sur le personnage de Lazare. Imaginons un peu ce qui arriverait si, aujourd'hui, Lazare sortait du tombeau. Il serait à la une de Paris-Match, à la une des reportages TV.

Voilà un homme qui revient de la mort. Comment ne pas se précipiter sur lui pour recueillir ses impressions: la mort, comment c'était, et après la mort, y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et quand on rentre dans la vie, qu'est-ce que ça fait ? A toutes ces questions, peut-être un peu ingénues, mais qui nous brûlent les lèvres devant Lazare sorti de la tombe, l'évangile ne donne aucune réponse.

Mais comment est-ce possible ? Comment se fait-il que ces gens qui ont vu cela n'ont pris aucun soin à satisfaire une légitime curiosité ? Comment se fait-il que l'évangéliste lui-même qui, lui, nous transmet ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu, n'ait pas cru bon de nous dire quelque chose là-dessus ? Pour nous qui lisons son texte, il y a là des attentes qui ne sont pas comblées, une frustration qui vient comme jeter un désarroi dans notre lecture. Pourquoi ce silence de Lazare, pourquoi ce silence sur Lazare ?

C'est sans doute ce vide, ce manque au creux du récit, qu'il nous faut écouter. Ce manque a-t-il un sens ?

Cette sobriété du récit se remarque non seulement dans ce qu'il ne dit pas, dans ce qu'il tait, ce sur quoi il fait silence mais aussi dans ce qu'il évoque. Il nous parle d'un mort rendu à la vie mais l'accent n'est pas mis, comme on s'y attendrait, sur la résurrection elle-même, sur le miracle, mais sur les mots qui sont dit autour. Encore une fois, il doit bien y avoir une raison à cela.

Notre récit appartient à la série des signes posés par Jésus et formant ensemble une séquence qui débouche sur autre chose. St Jean prend soin de distinguer les signes posés par Jésus et son œuvre. Les signes sont des manifestations extérieures, significatives de l'œuvre du Christ, qui est son mystère pascal, son passage de la mort à la vie plénière.

L'évangéliste, quand il raconte les noces de Cana, nous dit que Jésus y accompli son premier signe. "Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui". (2,11). Nous sommes donc invités à lire la suite des signes qui forment un ensemble de 6 où se trouve la résurrection de Lazare. Six signes débouchant sur un 7ème, chiffre biblique de la plénitude, mais qui s'en détache en même temps, puisqu'il n'y en aura plus d'autres.

A la fin de son évangile, Jean nous dit ceci: "Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas consignés dans ce livre. Ceux-ci l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom". (20,30-31)

Cette phrase, tout à fait décisive, puisqu'elle constitue l'épilogue de l'évangile, nous donne la clé de lecture des signes. Nous qui lisons aujourd'hui ce récit de Jean, c'est la clé qu'il nous faut prendre pour entrer.

"Pour que vous croyiez...et pour que vous viviez", nous dit-il. L'évangéliste ne s'en cache pas: voilà pourquoi il parle, voilà pourquoi il écrit, voilà pourquoi il raconte.

Nous avions constaté un manque au creux du texte qui évide notre curiosité raisonnable, notre attente de savoir sur la mort et son au-delà. Peut-être nous faut-il le lire autrement ?

Peut-être que pour entrer dans l'intelligence de ce texte, il nous faut aller en lui comme dessaisi, dépourvu ?

Dépourvu de quoi ? Une lecture naïve ? Une lecture qui s'en laisse conter tout simplement ? Est-ce donc cela ? Ici encore nous sommes devant un tombeau vide et ce n'est sans doute pas par hasard, tout ce récit de la résurrection de Lazare étant pensé dans la lumière des récits de la résurrection de Jésus. Autour de ce tombeau vide, nos questions restent sans réponse mais ce n'est pas pour que nous nous démettions de notre questionnement. Ne serait-ce pas plutôt pour avoir à le creuser encore ? Le manque qui est dans les textes est peut-être ce manque qu'il nous faut creuser en nous-mêmes. Comme si, pour que vous viviez, il vous fallait ce manque au-dedans de vous, ce manque qui est au-delà des choses sues, connues, comprises, tenues. Ce manque qui est au-delà de ce qui peut être tenu par le savoir qui dit: je sais, je "doute, donc je suis", par quoi l'homme se tient toujours quelque part assuré. Ce manque n'est pas simplement un savoir qui fait défaut, c'est un état de dé-prise fondamental où je reconnais que ma vie, je ne la tiens pas en ma possession mais demeure fondamentalement hors de mes prises, pour une part insaisissable, part manquante d'où je peux seulement reconnaître qu'elle est peut-être un don et non un dû. Dans la manière de raconter la résurrection de Lazare avec ses lacunes, ses silences, ses non-dits, toute cette part manquante, n'y a-t-il pas comme un appel à lire le récit avec notre propre manque, à partir de lui...? Vivre à partir du manque, lire la vie à partir du manque, l'évangile traduit cela par le mot de foi. Il dit que si nous pouvons vivre ainsi, il y a une béatitude déjà donnée. Au lieu du ressentiment, au lieu de l'envie, puiser une autre force, une force de vie, celle qui n'est pas sans lien avec la résurrection...

Je voudrais conclure en attirant l’attention sur deux aspects de ce récit.

D’abord, on peut remarquer que tous les personnages se déplacent, sauf Lazare. Ils quittent l’endroit où ils sont pour passer ailleurs. Le récit nous fait entrer ainsi dans une dynamique de déplacement. Qu’est-ce à dire sinon que le passage vers le sens du récit exige que l’on soit déplacé dans sa vision des choses ?

D’autre part, l’évangéliste a pris soin de faire apparaître les différences entre ce qui arrive à Lazare et ce qui arrive à Jésus dans sa propre résurrection. On pourrait dire que Lazare sortant du tombeau constitue une image décalée de la résurrection de Jésus. L'évangéliste a posé des marques dans son texte pour marquer la différence.

Ainsi, la pierre du tombeau est enlevée par la main de l'homme alors que par rapport à la pierre du tombeau de Jésus, on constate qu'elle a été enlevée, et elle est fort grande...

Par ailleurs, Lazare porte encore les bandelettes alors que les premiers témoins qui se rendent au tombeau voient que les linges funéraires sont posés là dans le tombeau.

Ces différences empêchent d'assimiler purement et simplement les deux situations. Elles posent une distance non résorbée. Elles laissent entendre que la résurrection de Jésus appartient à l'ailleurs, à l'au-delà, à une puissance de vie qui est don par delà la source terrestre de la vitalité.

Le texte nous montre en quelque sorte Lazare sortant du tombeau (v.44) alors que rien de semblable ne sera dit à propos de Jésus. La résurrection ne se raconte pas; elle échappe à toutes prises et le texte des évangiles est là marqué d'un vide, d'un trou, à jamais. On peut dire que la narration, la pulsion de raconter subit là un point d'arrêt. En tout cas, les évangélistes se sont refusé à essayer de raconter la résurrection de Jésus.

Je n’en dis pas plus…Mais l’on voit bien que la place du lecteur, un lecteur intrigué, est laissée ouverte. Que va-t-il en faire ?

 

fr. Hubert