Épiphanie:
En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d'inquiétude, et tout Jérusalem avec lui. Cette inquiétude de Jérusalem n'a pas fini d'étonner. Déjà l'Oratorio de Noël de Jean Sébastien Bach demandait : "Pourquoi avez-vous peur ? Est-il possible que la présence de mon Jésus éveille en vous une telle frayeur ? Oh ! Ne devriez-vous pas bien davantage vous en réjouir ?"
L'inquiétude d'Hérode est elle-même surprenante. Il a près de 70 ans. Il aura quitté la scène depuis belle lurette quand le roi des Juifs qui vient de naître sera en âge de s'intéresser à son trône. Il n'a pas de raisons sérieuses de craindre en lui un rival. Mais avec Hérode, il faut s'attendre à tout. Il voit des conspirateurs à tous les coins de rue et les élimine sans vergogne. Il a ainsi fait périr une de ses épouses, deux de ses fils, prochainement un troisième. Le récit évangélique du massacre des innocents ne convainc pas les historiens, mais on ne prête qu'aux riches. Hérode serait bien capable de trembler devant un faire-part de naissance : avec lui, ce qui paraît invraisemblable a toutes les chances d'être vrai.
L'inquiétude d'Hérode pourrait donc suffire à justifier celle de Jérusalem. Elle ne présage rien de bon. Jérusalem connaît son roi, elle sait qu'il a l'inquiétude meurtrière. Le roi est inquiet, aux abris ! Qu'est-ce qui va encore nous arriver ?
Si, en revanche, c'est la naissance du petit roi elle-même qui inquiète Jérusalem, cela pose davantage question. Car tout Jérusalem attendait cette naissance, l'appelait de ses vœux. Elle espérait, depuis des siècles, l'apparition de cette étoile entrevue de loin par le prophète Balaam. La découverte des mages ne comblait-elle pas son espérance ?
Oui, elle la comblait, et c'est peut-être bien cela qu'on lui reproche. On s'habitue à l'attente, on y prend goût. Comme disait Carmen au toréador, "il est permis d'attendre, il est doux d'espérer". L'attente devient tellement familière qu'on finit par redouter, obscurément, le jour où elle sera récompensée. L'espérance est douce aussi longtemps qu'elle ne risque pas d'être comblée. A chaque eucharistie, nous disons à Jésus que nous attendons sa venue dans la gloire. Mais ne serions-nous pas inquiets s'il se présentait tout à coup à notre porte, sans crier gare ? Nous disons tous les jours : "Que ton Règne vienne !" Mais désirons-nous vraiment qu'il change nos habitudes, bouscule nos projets, rende inutiles tous les rendez-vous de notre agenda, signe la fin de notre monde ? Les Juifs attendent le Messie, mais désirent-ils réellement sa venue ?
Dans une dizaine de jours, nous entrerons dans la semaine de prière pour l'unité des chrétiens. Il y a plus de cent ans qu'elle est instituée, elle fait partie de nos meubles liturgiques. Mais l'unité est-elle seulement une intention de prière ? N'est-elle pas aussi à réaliser ? Qu'attendons-nous, somme toute, pour la reconstruire ? Attendons-nous seulement quelque chose ? Ou bien avons-nous admis une fois pour toutes que les chrétiens sont divisés et se réunissent une fois par an pour demander de ne plus l'être, mais sans espérer le moindre changement ?
L'année que nous venons de quitter à été marquée, entre autres, par le mouvement des indignés. Ne devrions-nous pas aussi nous redresser, refuser l'enlisement dans nos fatalismes, relancer nos espérances ? Nous connaissons la phrase du cardinal Suenens : "Heureux ceux qui osent rêver et sont prêts à payer le prix fort pour que leur rêve prenne corps dans la vie des hommes." Que nous manque-t-il pour vivre à hauteur de cette béatitude ? La capacité de rêver encore, d'imaginer un monde différent ? Ou la volonté d'y mettre le prix ?
Frère François Dehotte