HOMÉLIE DE LA NUIT PASCALE.

" La nuit comme le jour illumine ", dit le psalmiste. Le feu que nous avons allumé n’a pas vaincu la ténèbre d’où il a jailli, mais il l’a transformée ; il l’a transfigurée et en a changé définitivement le sens.

Le mystère pascal que nous célébrons et proclamons en cette nuit, n’est pas le combat frontal entre le bien et le mal, la nuit et le jour. Le cierge planté au creux de la nuit nous invite, au contraire, à chercher et à découvrir la lumière qui jaillit dans la ténèbre, j’oserais presque dire " de " la ténèbre. C’est parce que Jésus a pris le risque d’habiter notre obscurité que celle-ci est devenue féconde, une fois pour toutes.

C’est un peu comme si Dieu, dans cette nuit pascale, recréait à nouveau le monde en Jésus. Mais cette nouvelle création, déjà inaugurée dans la nuit de Bethléem et qui culmine dans la nuit de Pâques, est bien différente de la première, narrée dans la Genèse. En effet, dans la première création, en voulant mettre de l’ordre dans le " tohu-bohu ", Dieu sépara radicalement la lumière des ténèbres pour qu’on ne puisse les confondre.

Dans l’évangile de Jean, au contraire, on nous dit que la lumière luit au creux des ténèbres et que celles-ci ne peuvent ni l’éteindre ni l’atteindre. C’est donc d’une autre création qu’il s’agit, une création qui tient compte de l’ambiguïté de toute réalité créée et, spécialement, de l’expérience humaine, tout en révélant ses potentialités et sa mystérieuse fécondité.

En s’incarnant, Dieu a fait siennes toutes nos contradictions et, par la mort et la résurrection de Jésus, il les a fécondées de sa présence divine. C’est pourquoi, notre foi n’est pas construite sur des évidences qui établiraient, une fois pour toutes, la frontière entre la nuit et le jour, le bien et le mal. Même la résurrection n’est pas une évidence mais bien un processus et une option balbutiante des disciples du crucifié.

Le croyant n’est pas l’homme des certitudes, mais l’explorateur des questions que pose la tragédie humaine. Il n’est pas le porte-parole des réponses et des solutions, mais le témoin d’un pari pour la lumière qui brille au milieu des ténèbres. Ce témoignage s’appuie su une conviction bien plus que sur une évidence. Elle implique, de sa part, de se mettre en marche au creux de la nuit, la sienne, celle de son Eglise et celle du monde, en y cherchant et en y faisant, avec humilité et audace, la lumière.

S’il en est ainsi de notre foi pascale, la crise spirituelle et morale que nous traversons, en Eglise et dans la société, loin de nous humilier et nous détruire, devrait, au contraire, nous inciter au pari de la foi, à l’aventure tragique et merveilleuse de notre conversion et de notre purification " au milieu de la nuit ".

Les temps que nous vivons ont donc, paradoxalement, l’âpre saveur de la grâce. Ils marquent la fin de nos évidences et le commencement d’une foi tâtonnante, humble, discrète et pascale. Nos institutions sont de plus en plus décriées. Elles sont de moins en moins crédibles. Elles essuient chaque jour les assauts de ceux qui se réjouissent de leurs malheurs et sont impatients d’assister à leur chute.

Pour nous, croyants, au contraire, aimer l’Eglise aujourd’hui et nous agripper à Jésus en disciples fidèles, implique d’accueillir cette crise comme une occasion pascale. N’y a-t-il pas une manière de faire Eglise, entre nous et au cœur du monde, qui doit mourir sur la croix, pour que ressuscite, depuis le cœur de Dieu, l’humble chemin de l’Evangile ?

Mais cela suppose, de notre part, de renoncer à toute arrogance autosuffisante et d’accepter, simplement et discrètement, notre péché. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons en être libérés, une fois encore, par la croix et la résurrection de Jésus.

Nous aussi, comme tous les humains nos frères, nous marchons dans l’ambiguïté et il est vain de vouloir l’occulter. Mais la Bonne Nouvelle de Pâques nous rejoint, précisément dans cette nuit d’où doit jaillir la lumière du Bien-Aimé.

Le défi, pour nous, chrétiens d’aujourd’hui, ce n’est pas de nier notre ténèbre mais, au contraire d’y faire la lumière. Magnifique espérance pascale pour l’Eglise, au-delà de ses peurs et de ses incohérences: refaire la lumière sur elle-même pour redevenir, en toute humilité et discrétion, avec bien d’autres " qui ne sont pas de ce bercail ", une lampe pascale dans l’épaisse ténèbre du monde contemporain.

Fr. Simon Pierre.

Nuit de Pâques 2011.