Dans  cette rubrique, des textes sont proposés en vue de nourrir la réflexion, et parfois l’échange. Leurs auteurs sont de divers horizons, en ce compris des frères de la communauté.

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Méditation pour le jour du Samedi saint

Hier, vendredi, nous avons revécu la passion et la mort du Christ, Dieu, le tout puissant d’amour s’est fait le tout vulnérable et aujourd’hui, samedi, nous sommes en deuil. Hier, il était là devant nous et aujourd’hui le Christ a disparu. Seul le silence a la parole.

Je ne vous cache pas que lundi dernier soir quand j’étais en train de réfléchir sur ce que j’allais vous partager ce matin, la cathédrale N-D de Paris était en train de brûler et, le lendemain mardi, je me sentais pris par le silence du deuil du samedi saint. L’espace creusé dans la cathédrale révélait l’espace creusé en chacun par la mort de Jésus.

Aujourd’hui, je vous propose de revenir sur l’histoire du père, dans l’évangile, à qui le fils demanda sa part d’héritage avant de le quitter. En quittant son père, le fils créa un vide chez son père. On parle souvent du fils perdu, mais était-il vraiment perdu ce fils qui voulait sortir du gîte familial et laisser son père seul avec le fils aîné ? Le père était sans doute plus perdu de voir son fils partir.  Le fils cherchait un peu de liberté et un peu d’air pour se libérer d’un climat familial trop oppressant ! On ne dit pas grand-chose sur le fils aîné qui reviendra en courant à la fin du récit exprimer sa jalousie et Luc ne parle ni de la mère ni éventuellement des sœurs … Le père vit une rupture qui ne semble pas l’envahir de tristesse, mais elle ne devait pas le remplir de joie non plus.

Je crois que tous nous avons déjà vécu des ruptures, peut-être en vivons-nous encore aujourd’hui. La semaine dernière, j’ai appris le décès de mon professeur de photographie qui m’a ouvert les yeux et donné des ailes pour vivre ma vie et m’engager ici ! Chacun est confronté à des ruptures dans la vie, le décès d’un parent ou d’un ami, la perte d’un travail ou un changement de vie, une autre maison, une région ou un pays à découvrir, une langue à apprendre, l’éloignement d’une amie, d’un ami ou d’un enfant. Ces situations de rupture nous font vivre la présence d’un vide, d’un manque, comme l’incendie de la cathédrale de Paris qui a plongé le pays dans le deuil. En effet, la rupture, quand elle n’est pas choisie, est subie. Et donc, souvent vécue dans la souffrance. Car la souffrance entraînée par la rupture est toujours imprévue ; même si nous choisissons de changer de vie, nous ne choisissons pas toutes les conséquences de ce changement. Le fils, en quittant sa famille, n’a pas imaginé qu’il aurait eu faim. Il lui a sans doute fallu du temps et tout un cheminement pour sortir de chez lui et après, il lui a fallu aussi du temps pour sortir de son deuil et rentrer en lui-même (pouvons-nous en sortir ? … Peut-être est-ce juste possible de l’accueillir ?) Après réflexion, il a décidé de rentrer chez son père, mais un retour n’est jamais simple.

Pour vivre notre deuil de l’absence de l’être aimé ou d’un changement de vie, il convient à mon avis de prendre du temps pour rentrer en nous-même. Certains iront voir un psycho-thérapeute, d’autres une personne de confiance, pour relire leur vie avec un peu de distance et lui donner un nouvel élan. Regarder le vide devant lequel nous nous trouvons, découvrir qu’il n’est pas la faute de quelqu’un, mais qu’il est notre réalité à vivre aujourd’hui et pas seulement un manque à combler. Comment sortir définitivement de ce deuil, de ce vide imprévu ? Je crois que nous ne sommes pas capables de grand-chose, car il s’agit moins de sortir que d’accueillir un changement d’être et pas seulement de chercher une autre manière de faire. Comment vivre une rupture positivement, en regardant ce qu’elle nous apporte et non d’abord en dénonçant ce qu’elle nous enlève en nous focalisant sur le manque ? Comment ne pas seulement regarder le vide comme un vide objectif à combler, mais comment l’explorer pour comprendre ce qui est souvent le fruit d’une histoire pleine de blessures ? Ce vide pourrait ainsi nous donner les clefs d’un nouveau départ. Et si nous ne connaissons pas la fin de ce cheminement, nous pouvons du moins déjà en connaître le début. Nous pouvons décider d’avancer et d’essayer de nous ouvrir au nouvel espace que la vie nous donne en nous évitant par là de nous refermer sur nous-mêmes.

Revenons à notre texte de l’enfant sorti de chez son père. Luc nous dit que, quand il eut tout dépensé, il commença à se trouver dans l’indigence, il alla se mettre au service des habitants etc. puis il rentra en lui-même, il réfléchit – ou peut-être qu’il priait. Et il se rappela que la vie de jadis chez son père n’était pas si mal et il décida de retourner vivre chez lui. Son père ne l’accueillit pas seulement comme s’il était revenu reprendre son ancienne place, son père l’accueille comme un fils nouveau. Il était mort et est revenu à la vie.

Le père lui organisera une fête digne d’un mariage et il lui passera l’anneau au doigt en signe de l’alliance nouvelle avec lui.

Devant ce vide, devant ce manque que nous sentons et qui pourrait nous rendre tristes, je vous propose ce matin de poser un regard nouveau. Un regard vivant. Comment ce vide, cette rupture et ce manque pourraient-ils être un tremplin pour nous, pour chacun de nous ? Comment passer du statut de victime à celui de vainqueur ? Comment renaître? se demandera Nicodème…

Le temps d’arrêt dans lequel nous sommes le samedi saint nous met devant l’infini de l’amour qui nous relie à Dieu. Un amour qui a le goût de l’espérance. Vous me direz que c’est bien abstrait, mais prenons une autre image. Vous avez vécu une relation magnifique avec votre maman, votre papa ou votre conjoint ou un autre proche. Ce dernier vient à décéder… Est-ce que le mystère de cette rupture avec votre proche vous sépare ou vous relie à lui ? Cette distance ne pourrait-elle pas être aussi belle que la proximité que vous avez vécue dans la mesure où la réalité de la vie nous met dans un autre mode de présence avec lui, avec elle ?… Une amie ou un ami très proche décide un jour de prendre ses distances envers vous. Votre histoire commune est-elle pour autant terminée ? Ne sera-t-elle pas plutôt le témoin plus définitif de l’amour infini qui vous reliera toujours à elle, à lui ? J’ai entendu un jour quelqu’un dire: être séparés pour toujours reste une manière d’être ensemble à jamais.

Ainsi, je crois que la véritable amitié ou l’amour authentique transgressent, dépassent les frontières du temps et de l’espace. Même si la séparation d’avec l’autre (qu’il soit mort ou vivant) reste un mystère qui nous dépasse, la relation n’est jamais terminée. Elle continue mais dans une réalité différente. Comment la vivons-nous dorénavant ? Dans l’espérance d’un retour comme avant ? Même si l’ami ou la personne séparée revient, chaque personne a changé et les deux doivent se retrouver autrement.

Le père de la parabole retrouve son fils. Lui aussi a fait du chemin, il ne l’accueille pas comme avant, il l’accueille transformé. Le fils a changé mais le père également… Et nous, acceptons-nous d’être différents? Accepterions-nous que l’autre ait changé ?

Je voudrais terminer en me demandant avec vous si Dieu n’est pas également confronté au samedi saint quand nous doutons de sa présence ou quand nous ne respectons pas nos proches ? Dieu n’est-il pas triste de nos défaillances ? Ne provoquons-nous pas des vides en Dieu par nos infidélités ?

Et puis, pour qui sommes-nous fidèles ? Est-ce pour l’autre ou pour nous-même ? La fidélité n’implique-t-elle pas la rupture…avec nos images, nos fantasmes, notre idéal…puisque l’autre ne nous appartient pas… Le fils de la parabole, en quittant son père a oxygéné sa relation avec lui pour faire (re) naître l’amour. Aimer nous ferait-il perdre la raison ? Peut-être.

Fr. Pierre Gabriel