Dans  cette rubrique, des textes sont proposés en vue de nourrir la réflexion, et parfois l’échange. Leurs auteurs sont de divers horizons, en ce compris des frères de la communauté.

Ce texte a été lu au cours des vigiles du 3ème dimanche ordinaire B (2018) :

Au départ, il y a l’appel. Qu’on l’entende venant par quelqu’un d’autre ou à l’intérieur de soi, peu importe finalement. A un moment, on se dit qu’il faut quitter le chemin suivi jusqu’ici, aller ailleurs, aller se faire voir ailleurs sinon, c’est mortel. Il faut s’y prendre autrement. Il s’agit de repartir. C’est Jonas qui se lève et s’en va vers Ninive. Il prend la route. C’est Simon, André, Jacques qui laissent là leur père, leur barque et leurs filets. Voilà un appel qui sépare et met en route, qui sépare pour rendre possible un nouveau chemin.

St Paul de son côté, dans la deuxième lecture ne veut pas dire autre chose. Il ne dit pas: le monde est mauvais, fuyez, soyez sans désirs, soyez le plus indifférent possible, essayez de ne rien ressentir, de vous blinder. Pas du tout ! Ce qu’il dit, c’est: attention, le monde peut être beau, plein d’énergie: femme, achat, consommer, profit du commerce…Tout cela est bon. Mais ne fais pas d’idole avec quelque chose du monde. Ne fais pas de ce monde un absolu. Si c’est nécessaire, pleure aussi, les larmes sont bienfaisantes; elles guérissent, car la vie, c’est aussi des blessures et des souffrances mais n’éternise pas indéfiniment ton deuil. La figure de ce monde est passagère et transitoire, accepte de quitter pour repartir. Rester fixé, c’est se figer, mourir à petit feu…Ce n’est pas une vie !

Ne faut-il pas reconnaître que notre cœur est parfois comme une Ninive intérieure, une ville païenne, aux désirs multiples et mélangés, où les lumières voisinent les ténèbres et les bas-fonds, où le généreux côtoie l’égoïsme ? Oui, notre cœur est quelque fois comme une ville prise au piège dans les filets des tentations. Et il faut bien trois jours pour la traverser…

C’est alors qu’il nous faut entendre une parole de guérison, une parole de vie et pour la vie: « Viens avec moi, à ma suite, pour mûrir ta vie. Pour qu’en toi aussi les temps s’accomplissent ».

Une fois encore, il nous faut laisser les filets qui nous retiennent. Une fois encore, comme Jonas, il s’agit non de fuir Ninive mais d’y retourner, de la traverser et de laisser résonner l’invitation au changement, à la bonne nouvelle. Ainsi que nous le disait le psaume d’aujourd’hui: « Fais-moi connaître tes chemins, Seigneur » C’est donc qu’il y a une voie, une issue, que notre vie n’est pas destinée à l’impasse, à tourner en rond, dans un chaos sans chemin.

En passant, Jésus lance encore sa parole, tel un filet mais ce n’est pas pour nous prendre au piège, pour nous tenir captifs, pour nous enfermer. Bien plutôt, ses mots, sont des mots pour se lever, pour venir, devenir autre que ce que nous avions imaginé, au-delà. Dieu fait du neuf dans nos vies. « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ».

Fr. Hubert Thomas

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JÉSUS ET LE TEMPLE

 Dans l’évangile selon saint Jean (2, 13-21) :

Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.

 Cet épisode est raconté par les quatre évangiles, avec un certain nombre de détails qui en éclairent l’interprétation, mais qui n’aident pas nécessairement l’historien à se faire une opinion précise. Nous pouvons tenter d’en passer quelques-uns en revue.

La caverne de bandits

 Selon Marc et Matthieu, Jésus reproche aux gens d’avoir fait du Temple une caverne de bandits (Mc 11,17 ; Mt 21,13). Jean veut probablement exprimer la même chose à sa manière quand il fait dire à Jésus : Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. C’est peut-être mal comprendre l’image de la caverne. À la suite de Jean, et sous l’influence du souvenir de la caverne d’Ali Baba et des quarante voleurs, on a souvent compris que Jésus était simplement heurté par les manipulations financières dont le Temple était devenu le théâtre, comme on regrette parfois que les lieux de pèlerinage soient envahis par des échoppes.

L’image de la caverne, empruntée à Jérémie, a une tout autre portée : Quoi ! Vous pouvez voler, tuer, commettre l’adultère, faire des faux serments, brûler de l’encens pour le dieu Baal, suivre d’autres dieux que vous ne connaissez pas ; et ensuite, dans cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué, vous pouvez vous présenter devant moi, en disant : « Nous sommes sauvés » ; et vous faites toutes ces abominations ! Est-elle à vos yeux une caverne de bandits, cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué ? Pour moi, c’est ainsi que je la vois – oracle du Seigneur (Jr 7,9-11). Dans la bouche de Jérémie, la caverne n’est pas le lieu où les bandits entassent le butin de leurs rapines, une maison de commerce, mais c’est le repaire où les bandits vont se cacher après avoir commis leurs méfaits, pour se mettre à l’abri. Vous croyez que vous pouvez commettre l’injustice et puis venir vous réfugier dans le Temple en disant : « Nous sommes sauvés. » Pensez-vous que Dieu assure la protection de ceux qui l’offensent ? Imaginez-vous que, moyennant les sacrifices de votre culte, vous pouvez l’acheter et le rendre complice de vos dérèglements ?

Comparer le Temple à une caverne de bandits, ce n’est donc pas remettre en cause l’existence du Temple, la religion qu’on y pratique et les tractations qu’elle suppose : « Je ne t’accuse pas pour tes sacrifices ; tes holocaustes sont toujours devant moi » (Ps 49/50,8). Mais c’est dénoncer une incohérence entre cette liturgie et des comportements jugés abominables : « Qu’as-tu à réciter mes lois, à garder mon alliance à la bouche, toi qui n’aimes pas les reproches et rejettes loin de toi mes paroles ? Si tu vois un voleur, tu fraternises, tu es chez toi parmi les adultères ; tu livres ta bouche au mal, ta langue trame des mensonges. Tu t’assieds, tu diffames ton frère, tu flétris le fils de ta mère. Voilà ce que tu fais ; garderai-je le silence ? Penses-tu que je suis comme toi ? Je mets cela sous tes yeux, et je t’accuse » (Ps 49/50,16-21). Il faudra que nous nous demandions quelles déviations Jésus reproche à son peuple, mais n’anticipons pas.

La destruction du Temple

Trois évangiles font allusion à une parole de Jésus évoquant la destruction du Temple, qu’il rebâtira en trois jours. Chez Marc et Matthieu, cette parole est rapportée, peut-être déformée, par ses adversaires. Quand ils cherchent un prétexte pour réclamer sa mort, ils affirment : « Nous l’avons entendu dire : Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme » (Mc 14,58 ; cf. Mt 26,61). Et quand ils l’insultent au Calvaire, ils lui lancent : « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix » (Mc 15,29 ; cf. Mt 27,40). Ce qui est surprenant, c’est que dans les évangiles de Marc et de Matthieu, Jésus n’a jamais rien dit de semblable. On a ainsi l’impression que ses accusateurs, présentés comme de faux témoins, lui attribuent des paroles qu’ils inventent de toutes pièces.

Il faut attendre le quatrième évangile pour trouver un propos de ce genre dans la bouche de Jésus lui-même : Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. Ceux qui s’efforcent aujourd’hui de démontrer que l’évangile de Jean a été rédigé avant les autres peuvent trouver là un argument. Et les faux témoins de Marc et de Matthieu ne sont alors pas si faux qu’ils le prétendent. Tout au plus peut-on les blâmer d’avoir déformé la parole de Jésus, en lui faisant dire qu’il détruira lui-même le sanctuaire.

Mais cela n’implique pas l’antériorité du quatrième évangile. Il devait flotter dans la mémoire chrétienne le souvenir d’une sentence de Jésus à propos du Temple, qu’il rebâtirait en trois jours après sa destruction. Marc et Matthieu se sont appuyés sur cette réminiscence pour alimenter les accusations des faux témoins et les moqueries des passants. Jean l’a employée pour reconstituer une réponse de Jésus, en lui donnant une dimension théologique : lui parlait du sanctuaire de son corps.

Quoi qu’il en soit, le rapprochement entre les trois évangiles montre que les gestes vigoureux de Jésus ont été mis en rapport avec la destruction du Temple. On a bien compris leur portée symbolique : en chassant vendeurs, acheteurs, changeurs de monnaie et matière première des sacrifices, Jésus paralyse le culte. Marc ajoute qu’il ne laissait personne transporter quoi que ce soit à travers le Temple (Mc 11,16). La traduction œcuménique note à ce sujet : « Sans doute le parvis des païens servait-il de raccourci entre la ville et le mont des Oliviers ; on l’empruntait sans se soucier du trouble qui en résultait » (note u). Cela suggère que Jésus réagit comme on s’opposerait à la vente de cartes postales au fond d’une église ou comme on interdirait aux visiteurs de circuler pendant les offices. L’opération de Jésus est pourtant bien plus radicale qu’un simple rappel à l’ordre, c’est tout le contraire d’une mesure de police. En entravant le déroulement normal de la liturgie, Jésus ne se contente pas de faire le ménage. Il ne nettoie pas le Temple, il le détruit. Ses gestes sont une prédiction en actes, comme les actions symboliques des prophètes, ils anticipent l’œuvre des armées romaines de Titus, ils illustrent déjà ce qu’il dira bientôt aux admirateurs du Temple : « Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? Amen, je vous le dis : il ne restera pas ici pierre sur pierre ; tout sera détruit » (Mt 24,2 ; cf. Lc 21,6).

La saison des figues

Pourquoi Jésus détruit-il le Temple ? Marc suggère la réponse en insérant l’épisode entre les deux parties du récit du figuier sans figues. Jésus s’est approché du Temple pour en recueillir les fruits et le Temple lui a répondu : ce n’est pas la saison. Ce n’est jamais la saison. Ce ne sera jamais la saison : le Temple qu’on est en train de construire ou d’agrandir est conçu de telle façon qu’il ne pourra jamais porter les fruits que Dieu en attend.

Quels fruits ? Mais ceux que les prophètes ont annoncés. Ma Maison sera appelée Maison de prière pour toutes les nations, avait dit Dieu par la bouche d’Isaïe (56,7). Et Zacharie avait ajouté (c’est la dernière ligne de son livre) : Il n’y aura plus de marchands dans la Maison du Seigneur le tout-puissant, en ce jour-là (14,21). Or, en bâtissant le Temple, on était occupé à inscrire dans la pierre tout le contraire. Il y avait un parvis des païens, séparé du parvis des femmes par une volée de marches. Au-delà, les messieurs seuls pouvaient gagner, au sommet d’un autre escalier, l’enceinte du Temple, elle-même dominée par le sanctuaire réservé aux prêtres. Le Temple était ainsi projeté comme une série d’exclusions. Sur le mur de la seconde enceinte, il était écrit que tout étranger qui la franchirait s’exposait à la peine de mort. On a retrouvé un fragment de cette inscription, dont le texte devait être, d’après une reconstitution : « Qu’aucun étranger ne franchisse la balustrade et ne pénètre dans l’enceinte du temple ; quiconque sera pris en infraction sera lui-même responsable de la mise à mort qui s’ensuivra[1]. » Une telle organisation allait à l’encontre du rêve de Dieu. Dieu avait choisi son peuple pour qu’il devienne le prototype de la relation qu’il veut établir avec toutes les nations.

Les chrétiens ont souvent accusé les Juifs d’avoir failli à cette mission et d’avoir transformé leur élection en privilège. Je crois que c’est une erreur. Globalement, je pense qu’Israël, à travers les âges, est resté persuadé que son Dieu est le Dieu de tous. Il y a peut-être eu des ratés dans la pratique juive et les prophètes, le cas échéant, ne se sont pas privés de les dénoncer. Mais alors, il vaut mieux laisser les Juifs faire eux-mêmes leur examen de conscience. Nous avons assez de travail avec le nôtre sans faire aussi celui des autres. Jésus ne reproche pas à son peuple d’avoir un Temple et un culte, mais de s’être laissé entraîner dans le projet d’Hérode. Hérode le Grand s’était mis dans la tête de donner au Temple une splendeur qu’il n’avait jamais connue : le Temple de Salomon était de dimensions modestes, le nouveau Temple avait été rebâti, après l’exil, avec des moyens limités. De la part d’Hérode, c’était une manœuvre essentiellement politique : il n’était qu’à moitié juif, il autorisait le culte impérial dans certaines régions de son royaume, il devait se faire adopter par les Juifs. Les Juifs avaient soulevé quelques objections, mais Hérode avait les moyens de les balayer, et le peuple, qui subissait l’humiliation d’avoir perdu sa souveraineté nationale, s’était laissé convaincre. On obtient n’importe quoi d’un peuple humilié auquel on promet une revanche.

De même que les prophètes de la première Alliance ont mimé à l’avance la destruction des anciens Temples pour appeler leur peuple à la conversion, Jésus mime l’œuvre de Titus. Comme à l’époque d’Ézéchiel, la gloire de Dieu quitte le Temple, non pour condamner Israël, non pour détruire la religion juive (le choix de Dieu ne sera jamais remis en cause), mais pour les purifier. Après la prise de Jérusalem, les Juifs n’ont jamais rebâti le Temple, dont ils n’ont gardé que le Mur des Lamentations. C’est sans doute une chance pour eux.

Les aveugles et les boiteux

 Il y a dans le récit de Matthieu deux détails que je voudrais relever, bien qu’ils soient sans doute secondaires pour mon propos.

D’une part, en reproduisant les paroles de Jésus, Matthieu tronque la citation d’Isaïe. « Il est écrit : Ma maison sera appelée maison de prière. Or vous, vous en faites une caverne de bandits » (Mt 21,13). Il ne dit pas, comme Marc, maison de prière pour toutes les nations. Nous observons ailleurs la même tendance de Matthieu à réduire la portée universaliste des affirmations de Jésus. Ici, il ne semble pas être sensible à la contradiction entre la prophétie d’Isaïe et l’existence d’une zone interdite aux étrangers.

Mais il introduit dans son évangile une allusion à une autre exclusion. Dès que Jésus a fini de parler, Matthieu ajoute : Des aveugles et des boiteux s’approchèrent de lui dans le Temple, et il les guérit (Mt 21,14). Or, ces infirmes étaient en infraction, car il était écrit dans le second livre de Samuel, à cause d’une péripétie de la prise de Jérusalem par David : « Ni aveugle ni boiteux n’entrera dans la Maison » (2S 5,8). On peut comprendre ce verset de Matthieu de deux façons contraires. Ou bien on retiendra que Jésus guérit les aveugles et les boiteux qui s’approchent de lui dans le Temple pour les dédouaner, pour rendre leur présence irréprochable et rétablir l’ordre. Ou bien, on estimera que Jésus n’avait pas de souci de ce genre, puisqu’il était occupé à tout flanquer par terre, et qu’il accueille plutôt les infirmes pour contester l’organisation du Temple. Dans ce cas, on peut supposer que Matthieu a bien compris que l’action de Jésus critique le système d’exclusions qui préside à la conception du Temple d’Hérode, mais que, préférant ne pas insister sur celle qui frappe les étrangers, il s’en prend à celle qui concerne les aveugles et les boiteux. Il aurait pu nous parler plutôt de celle dont les femmes étaient victimes, mais c’était sans doute trop lui demander.

La chronologie

Alors que les trois premiers évangiles situent l’épisode au seuil de la passion, Jean l’insère tout au début de son œuvre, dès le deuxième chapitre. Quand l’abbé Henri Lesêtre (1848-1914) a tenté, au début du siècle passé, d’harmoniser les quatre évangiles en un seul récit[2], il s’est heurté à cette difficulté chronologique. Il l’a résolue en racontant que Jésus a chassé deux fois les marchands du Temple. Et la seconde fois, il a indiqué en note : « Les abus avaient repris. »

Si on renonce à cette fantaisie, on est obligé de choisir à quel moment on situe l’événement. Comme il est assez manifeste que cette incartade de Jésus a provoqué son arrestation et servi de motif d’accusation durant son procès, il est plus satisfaisant pour l’esprit de l’imaginer de peu antérieure à sa comparution devant le Sanhédrin. Dans notre calendrier liturgique, elle trouve place le lundi saint, le lendemain de l’entrée à Jérusalem. Et donc, on suppose aisément que Jean devait avoir des raisons théologiques de déplacer cet épisode au début de son livre. De façon habituelle, d’ailleurs, on considère à bon droit que le quatrième évangile est plus éloigné que les autres de la réalité historique, justement parce qu’il est rédigé plus tard, et aussi parce que son projet est différent : il s’agit moins de raconter une quatrième fois la vie de Jésus que de relire cette vie avec le regard de la foi. Si on cherche à replacer les événements relatés par l’évangile dans l’histoire, dans le calendrier, on fait confiance à Marc plus vite qu’à Jean.

Or, il me semble que, s’agissant de notre épisode, cette approche peut être remise en cause. Si même ce que je viens de rappeler est exact en général, on ne peut pas exclure de prime abord que, sur l’un ou l’autre détail, les choses se soient passées différemment. Et aujourd’hui, des lecteurs attentifs du quatrième évangile observent que certaines de ses données semblent plus proches de la vérité historique que la relation des autres.

Personnellement, ce qui m’impressionne dans l’évangile de Jean, c’est la cohérence de sa chronologie. Si elle m’impressionne, c’est parce qu’elle ne cherche pas à impressionner. Jean ne cherche pas à nous convaincre du sérieux de ses informations en nous montrant qu’elles concordent, il n’a rien à défendre ou à démontrer. Il ne nous donne d’ailleurs pas lui-même les clefs qui nous permettraient de vérifier la justesse de ses affirmations. Mais si on compare les données chronologiques de son évangile avec des sources externes, tout concorde.

Dans l’évangile de Jean, il y a trois Pâques. C’est d’ailleurs pour cela qu’on dit généralement que la vie publique de Jésus a duré trois ans. À vrai dire, pour compter trois ans, il faut compter à la romaine, comme nous disons huit ou quinze jours pour dire une ou deux semaines. Entre la première Pâque et la troisième, il ne se passe que deux ans, mais c’est sans importance. Trois Pâques : au chapitre 2, lorsque Jésus chasse les vendeurs du Temple ; au chapitre 6, quand il multiplie les pains ; au chapitre 19, le lendemain de la crucifixion.

Lors de la première, Jean nous dit qu’il a fallu quarante-six ans pour bâtir le Temple. Ce nombre n’a pas de valeur symbolique. Si Jean avait écrit quarante-cinq ou quarante-sept, cela ne modifierait pas la portée de l’épisode. Quarante-six est un nombre qui ne semble pas inventé, parce qu’il est banal : il a fallu quarante-six ans pour bâtir le Temple. Mais le Temple est inachevé. L’essentiel est terminé et a été inauguré depuis longtemps, mais les travaux se poursuivent et ne se termineront que beaucoup plus tard, une dizaine d’années seulement avant la destruction de l’édifice par l’armée de Titus. Il faut donc comprendre qu’il a fallu quarante-six ans pour mettre le Temple dans l’état où il se trouve, qu’on y travaille depuis quarante-six ans. Or, on sait, grâce à l’écrivain juif Flavius-Josèphe, que les travaux ont débuté au cours de l’hiver 20-19 avant notre ère. La Pâque du chapitre 2 est donc celle de l’an 28. C’est effectivement celle du début de la vie publique de Jésus, si Luc a raison de la dater de la quinzième année du règne de l’empereur Tibère.

Jésus est crucifié un vendredi. Sur ce point, les quatre évangiles sont d’accord (Mt 27,62 ; Mc 15,42 ; Lc 23,54 ; Jn 19,31.42). Jean ajoute que ce vendredi était la veille de la Pâque (Jn 19,14). Or, la Pâque ne tombe pas un samedi chaque année. Dans la période qui nous occupe, la seule date de Pâque qui corresponde à cette indication de Jean est le 8 avril 30 (Jésus est mort le 7 et ressuscité le 9).

Il y a donc bien deux ans entre la première et la troisième Pâque de l’évangile. Et il ne faut pas faire de gros efforts pour en déduire que la multiplication des pains, entre la Pâque 28 et la Pâque 30, n’a pu avoir lieu qu’à l’approche de la Pâque 29.

Nous pouvons maintenant revenir à ce moment où Jésus, en chassant les vendeurs du Temple, semble bien signer son arrêt de mort. Nous le comprenons désormais, ce n’est pas Jean qui l’a déplacé dans son évangile, pour des raisons qu’il resterait d’ailleurs à élucider. C’est plutôt Marc, suivi par Luc et Matthieu, qui a rapproché cet incident de la mort de Jésus, pour souligner le lien qui unit les deux événements. Les trois premiers évangiles simplifient le récit de la vie de Jésus en la présentant comme une seule montée vers Jérusalem. Ils mettent en évidence la logique des faits, bien plus que leur chronologie, qui ne les intéresse pas.

Jean, de son côté, mentionne quatre ou cinq séjours de Jésus dans la Ville sainte, à l’occasion des fêtes juives[3]. Et c’est dès le premier, tout au début de sa vie publique, juste après les noces de Cana, qu’il commence à s’en prendre au Temple. Si on admet cette chronologie (et j’ai essayé de vous montrer en quoi elle est convaincante), on devine que Jésus a des problèmes avec le Temple pendant toute sa vie active, du début jusqu’à la fin. Ce qui, dans les autres évangiles, peut passer pour un dérapage de dernière minute, apparaît dans la lumière du quatrième comme le combat de toute une vie. Le seul véritable ennemi de Jésus, c’est le Temple. C’est le Temple qui, au bout du compte, aura raison de lui. Mais son voile se déchirera du haut en bas à l’instant même de la mort de Jésus.

*

Si nous acceptons de lire ainsi ce que les évangiles nous disent de l’intervention de Jésus au Temple, nous pouvons tenter maintenant de rapprocher ces récits de sa trajectoire dans l’évangile de Marc. Je crois pouvoir dire que le tournant essentiel de la vie de Jésus a été la rencontre d’une païenne lors de son voyage au pays de Tyr (Mc 7, 24-30).

À vrai dire, Jésus avait préparé le terrain. Il venait en effet de déclarer purs tous les aliments. Cette parole avait profondément scandalisé les pharisiens, précise Matthieu, à tel point que Jésus avait jugé prudent de mettre un peu de distance entre eux et lui. Il s’était retiré dans la région de Tyr. Mais il n’avait pas, semble-t-il, mesuré toute l’importance de ses propres paroles. En affirmant que les aliments ne rendent pas impur, il avait supprimé l’obstacle qui empêchait Juifs et païens de manger à la même table, il avait renversé le mur qui, bien avant celui d’aujourd’hui, séparait Israël de ses voisins. Apparemment, il n’en avait pas encore vraiment pris conscience, comme le montre sa réaction à la demande de la femme qui, là-bas, en terre étrangère, vient se jeter à ses pieds.

Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance, et elle lui demandait d’expulser le démon hors de sa fille. Il lui disait : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. La loi de Moïse interdit aux Israélites de manger la viande d’un animal qui a été tué par un fauve. Le livre de l’Exode leur dit : Vous la jetterez au chien. Et le Deutéronome : Tu la donneras à l’émigré qui est dans tes villes ou bien vends-la à l’étranger. C’est assez dire qui sont les chiens.

Nous aurions aimé que cette femme se redresse brusquement et crie à Jésus : « Je ne suis pas une chienne ! » Mais elle était sans violence. Tu me prends pour une chienne, soit. Les petits chiens, sous la table, mangent bien les miettes des petits enfants ! Cette phrase fait basculer tout l’évangile. Ce n’est pas seulement la fille de cette femme qui est guérie, ce ne sont plus les miettes que les païens mangent à la table de Jésus, mais du pain pour rassasier quatre mille personnes et remplir sept corbeilles de restes. Un avenir tout neuf s’ouvre pour Jésus et pour l’humanité.

Nous pouvons relire cet épisode dans la version de Matthieu (15,21-28) : Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Mais il ne lui répondit pas un mot. Les disciples s’approchèrent pour lui demander : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! » Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : « Seigneur, viens à mon secours ! » Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Elle reprit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Jésus répondit : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

Matthieu apporte quelques corrections au texte de Marc. Selon lui, la femme, qu’il dit cananéenne, est venue des territoires de Tyr et de Sidon – littéralement : elle en est sortie –, ce que la Bible de Jérusalem commente en ces termes : « La grâce finalement accordée par Jésus à cette païenne le sera tout de même en terre d’Israël. » Matthieu insère un petit dialogue entre Jésus et ses disciples, qui se conclut par une déclaration radicale : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Un point, c’est tout. Marc fait dire à Jésus : « Laisse d’abord les enfants se rassasier. » Cela suppose un après, un ensuite. Les païens auront leur tour, mais ce n’est pas pour tout de suite. Matthieu supprime ce d’abord et l’espérance qu’il contient. Quand enfin Jésus cède à la prière de la femme, Matthieu ajoute qu’il lui dit : « Femme, grande est ta foi. » Cela peut signifier que cette étrangère est une exception : elle partage sans le savoir la foi d’Israël. En observant la droiture et la bonté des non-chrétiens, on avait naguère tendance à les considérer comme des chrétiens anonymes, comme des chrétiens qui s’ignorent. Cela se voulait généreux, mais ce n’était pas très respectueux de leur droit de ne pas adhérer à notre foi et de fonder ailleurs un comportement qui n’a rien à envier au nôtre. En parlant de la foi de cette païenne, Matthieu n’en fait-il pas lui aussi une Juive qui s’ignore ?

Ainsi, les corrections de Matthieu vont toutes dans le même sens : elles réduisent l’ouverture du récit de Marc. On dirait que les deux versions du même événement reflètent les opinions contraires qui, dans l’Église primitive, ont opposé ceux qui estimaient que les païens devaient se soumettre à la loi juive pour accéder au salut et ceux qui, avec Paul, jugeaient qu’il est possible d’être chrétien sans être Juif. On imaginerait volontiers que, lors de l’assemblée de Jérusalem qui a dû traiter cette question, les deux partis aient évoqué la rencontre de Jésus et de la Syro-phénicienne, mais en soulignant des détails différents, de sorte que le même épisode pouvait étayer chacune des deux positions :
– Jésus a guéri la fille d’une païenne !
– Oui, mais c’était chez nous. D’ailleurs, il lui a dit qu’il n’avait été envoyé qu’à la maison d’Israël.
– Oui, mais il lui a dit aussi de laisser les enfants se rassasier d’abord, il savait donc que les choses allaient changer. Et son enfant a été guérie sans qu’elle change de religion.
– Oui, mais elle avait la foi !

Finalement, que faut-il croire ?

En essayant de mettre ensemble tous ces éléments et sans essayer d’harmoniser à tout prix les évangiles dans un récit concordant, il me semble qu’on pourrait imaginer les choses comme ceci.

Jésus, à l’approche de la Pâque de l’an 28, est allé au Temple. Et il a été choqué par ce qu’il y a vu. Il a lu l’inscription qui menaçait de mort les étrangers qui auraient voulu pénétrer dans la seconde enceinte. Et il s’est dit : « Ce n’est pas cela que mon Père voulait, ce n’est pas cela qu’il nous a promis par la voix d’Isaïe : Ma Maison sera appelée Maison de prière pour toutes les nations. Nous faisons fausse route. En acceptant le projet d’Hérode, nous nous sommes embarqués dans une folie. Nous allons y perdre notre âme. Il faut empêcher cela, coûte que coûte. La vocation d’Israël, c’est d’ouvrir le salut au monde entier, à tous les peuples. On n’y arrivera pas en se réservant des espaces et en menaçant les étrangers de mort. »

En annonçant la destruction du Temple, en la mimant et – je crois – en la désirant, Jésus ne voulait pas détruire la religion juive, la remplacer par une autre, il voulait la sauver, lui rendre sa pureté. En ce sens, oui, son coup d’éclat est bien une purification du Temple. Jésus ne conteste pas le droit de son peuple d’avoir un Temple et de venir y prier, mais il dénonce le Temple qu’il a sous les yeux, ce qu’on est en train d’en faire. Il faut détruire ce Temple pharaonique, ce témoin de la folie des grandeurs, et trois jours suffiront pour le remplacer par une Maison digne du rêve de Dieu, ouverte à tous les vents.

Jésus quitte Jérusalem en se sentant investi d’une mission, ou du moins en percevant mieux les contours de sa mission. Je dois sauver les brebis perdues de la maison d’Israël. Cela ne veut pas dire laisser dans la montagne ou dans le désert les brebis qui n’ont pas de problème et partir à la recherche des quelques brebis qui se sont égarées, pour les ramener au troupeau. Non, cela veut dire empêcher Israël de se perdre, convaincre toutes les brebis de renoncer au projet d’Hérode, ramener Israël à sa vocation première.

À ce stade, Jésus a pu se dire ce que Rabbi Tarfon dira au début du siècle suivant : « Il ne t’appartient pas de terminer le travail, mais pas davantage de t’en dispenser tout à fait. » Jésus ne doit pas avoir imaginé d’emblée qu’il avait pour mission d’apporter le salut au monde entier. Ce n’était pas sa mission, c’était celle de son peuple. Mais la part qui lui était confiée, c’était de mettre son peuple en mesure de réaliser sa mission. Ainsi, les deux versions de sa réponse à la Syro-phénicienne peuvent être sorties de la même bouche : « Laisse d’abord les enfants se rassasier. Chaque chose en son temps. Il arrivera un jour où les promesses faites à mon peuple porteront leurs fruits jusque dans les nations. Mais ce n’est pas à moi de terminer le travail : je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »

Et la réponse de la femme signifie alors, sans qu’elle puisse, bien entendu, le formuler dans ces termes : « Nous n’avons pas le loisir d’attendre que ton peuple ait transformé son Temple en Maison de prière pour toutes les nations. Laisse-nous dès maintenant les miettes qui tombent sous votre table. Tu es plus grand que tu ne crois. Tu n’es pas seulement le sauveur d’Israël. Continue ta route, mais en acceptant d’être le sauveur du monde. Il t’appartient d’accomplir dans ta propre personne la vocation de ton peuple. »

Fr. François Dehotte

[1] Nouvelle Bible Segond. Édition d’étude, Paris, Alliance biblique universelle, 2002, p. 1466.

[2] Henri Lesȇtre, L’Évangile d’après les quatre évangélistes harmonisés en un seul récit, Paris, Lethielleux, 1903.

[3] Jn 2,13.23 ; 5,1 ; 7,14 ; 10,22-23 ; 12,12 (mais il n’est pas précisé s’il quitte Jérusalem entre la fête des Tentes du chapitre 7 et celle de la Dédicace au chapitre 10).