Dans  cette rubrique, des textes sont proposés en vue de nourrir la réflexion, et parfois l’échange. Leurs auteurs sont de divers horizons, en ce compris des frères de la communauté.

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Une marche à l’étoile

1. – Une légende, une clé pour lire

L’évangile selon Matthieu a placé dès son départ un épisode qui n’est pas rapporté par les autres évangélistes : c’est la visite des mages venus d’Orient. Cela indique que s’il y a des liaisons entre les récits évangéliques, chacun conserve son autonomie, il avance avec un projet qui lui est propre, en fonction des préoccupations qui sont celles de la communauté à laquelle il a affaire. En quelque sorte, il filme les choses à partir de son point de vue.

Mais le fait que seul Matthieu rapporte cet épisode jette un doute sur son historicité. N’est-ce pas un des critères retenus par la recherche historique : celle de l’attestation multiple selon laquelle si un passage se retrouve dans les différents évangiles, cela penche pour son caractère historique. Mais nous devons nous en souvenir, les évangiles ne sont pas des reportages, ils ne veulent pas d’abord nous dire comment les choses se sont bel et bien passées dans la réalité mais, sans évacuer le souci de l’histoire, comment ce qui est relaté peut nous faire vivre.

Le passage de Matthieu 2, 1-12 est probablement une composition littéraire, c’est peut-être une légende, mais la question vient : pourquoi avoir inséré cela dans l’évangile ? Quelle relation entretient-elle avec toute la suite ? Si on l’a maintenue dans le texte, c’est sans doute qu’elle n’est pas sans pertinence ni portée pour le comprendre et le comprendre comme il se donne, une bonne nouvelle, un « évangile ». Je prends donc le parti de prendre ce passage comme un legendum, une manière de lire tout ce qui va suivre dans l’évangile. C’est comme si cet épisode disait, en condensé et en racontant, vous pouvez lire cela comme une clé d’interprétation pour l’évangile. Je vais dans cette direction.

2. – Se fier à un signe extérieur

Les mages, à ce que l’on lit, suivent une étoile. Ce sont peut-être des astrologues qui découvrent un savoir dans les astres, un savoir dont ils tirent parti. Mais ils ne lisent pas dans les astres pour y découvrir un plan de route, un « c’est écrit », ils ne sont pas sidérés (sidus, c’est un mot latin qui veut dire astre) par une bonne étoile, ils se mettent en route à partir d’un signe qui leur est donné.

Il faut redire que vouloir vivre selon l’Évangile, ce n’est pas appliquer un texte à sa vie, c’est prendre l’Évangile au sérieux mais aussi bien les signes dans le réel. On n’est pas là dans le mysticisme mais dans l’incarnation. Il s’agit de tenir compte et de décoder les signes qui sont sur notre route, des signes qui sont pour moi, qui me concerne personnellement mais aussi bien qui se rapportent au contexte où je suis. L’Évangile n’est pas abstrait mais un levain qui soulève la pâte de mon existence. Je ne suis donc pas en train de me demander ce que peut être l’Évangile pour moi, livré à mes seules intuitions. Je regarde aussi la réalité. Quels sont les signes qui me sont donnés ? Ce qui revient chez moi, ce qui se lit dans mon contexte de vie. Jésus lui-même nous invite à accueillir les signes des temps (Mt 16,4 et parallèles). Par cette expression, Jésus voulait renvoyer les gens aux signes qui résultaient de sa présence, qui annonçaient le renouvellement de la vie : les guérisons, les dépossessions, les péchés remis, les exclusions sociales mises à mal. Signes qui annoncent le Messie, signes messianiques. Et pour nous aujourd’hui ? Ce sont les signes qui indiquent par où il y a de la foi, de l’espérance et de la fraternité, par où le monde peut avancer pour trouver son avenir. On peut s’y fier, se laisser entraîner par eux. Pour autant, il ne s’agit pas de voir des signes partout ou de se jeter dans une quête de signes déboussolée, on sortirait de la confiance.

3. – Le déplacement de sa cartographie

Comme on le lit dans le récit, les mages depuis l’Orient suivent l’étoile, font confiance à ce signe, consentent à se renseigner auprès du roi Hérode sur le lieu de la naissance du Messie et finissent par trouver celui-ci. Les voilà engagés dans un déplacement auquel ils ne pouvaient s’attendre. C’est là un des critères de l’Évangile qui nous sort de nous-mêmes, de chez nous, du terrain qui nous est familier, de nos repères connus. Nous avons tous une sorte de carte qui nous dicte l’image que doit avoir et prendre notre vie et avec cela nous avançons. Mais voilà, ce programme est régulièrement chamboulé: les événements nous déportent de notre manière de voir les choses. C’est une maladie, le grand âge et ses limites, la perte d’un proche, la perte d’un travail…Qu’allons-nous faire de tout cela, avec tout cela ? L’Évangile ne va pas nous dicter des réponses immédiatement disponibles mais il peut donner sa lumière, nous encourager à suivre tel ou tel chemin. Devant ces situations de vie, il invite à reconsidérer l’image que nous avons de nous-même et de notre vie. C’est le moment où nous découvrons que l’Évangile n’est pas un texte à appliquer à son existence mais une source, un lieu d’interprétation. En tout cas, il nous renvoie ailleurs, à de l’ailleurs et par là, il nous fait marcher, nous déroute, nous déplace, nous dé-fixe. Et nous expérimenterons qu’il y a un chemin de vie pour nous si, justement, nous pouvons aller, avancer, ne pas rester sur place. L’Évangile se montre fondamentalement comme une marche, un « ça va »…alors que peut-être le contexte n’est pas formidable, peut déprimer et faire pleurer.

4. – L’Évangile n’est pas une méthode

Nous appartenons à une société où les réussites techniques n’ont pas cessé de recomposer notre condition. Pensons à la machine à lessiver, le frigo, la TV, le smartphone, la voiture…C’est notre rapport au temps, notre relation à l’espace qui en sont remaniés. Il en résulte une culture largement fondée sur l’appropriation d’un savoir pratique pour réussir à manipuler des appareils techniques et à les remettre en marche s’ils tombent en panne. Nous sommes devenus des êtres soumis aux technologies multiples et nous avançons dans la vie avec la demande de méthodes et de mode d’emploi, en quête d’ouvre-boîtes pour rencontrer l’âme-sœur, réussir notre couple, garder notre forme, être performant…L’on songe à l’énorme espace qu’est devenu ce que l’on appelle le développement personnel : apprendre à respirer à nouveaux frais, retour à la nature, à une autre alimentation, tenir compte de ses chakras, de son ombre… Pourquoi pas ? Vu à partir de là l’Évangile paraît bien confiné, enfermé dans un langage, une culture, avec une préoccupation religieuse.

Aujourd’hui, nous aimerions disposer d’un mode d’emploi pour bien vivre, qui ne soit pas une morale bien sûr, parce que ça ne nous plaît plus. Alors nous allons volontiers vers les sessions de développement personnel ou vers des religions plus légères.

L’Évangile, ce n’est pas une méthode. Je ne vois pas que Jésus arrive avec le projet de réformer la vie des gens, de la codifier selon des règles. On lit qu’il les rencontre tels qu’ils sont et où ils sont. Il voit que leur vie est entravée par de multiples liens : maladies de toutes sortes, exclusions et rejet par la société, joug de certains codes religieux, argent et honneurs, jugements… Le Royaume dont il parle, c’est une vie délivrée et il invite à aller par-là, à sa suite. L’Évangile n’est pas une méthode parce qu’il est la suite de quelqu’un. C’est se laisser gagner par l’expérience de Jésus, s’ouvrir à son inspiration, à son Esprit. Convertir sa vie, ce n’est pas la fixer, la formater, c’est au contraire, la désentraver, l’alléger de ses pesanteurs. C’est pourquoi, je préfère dire que l’Évangile est une voie, un chemin et Jésus lui-même recourt à cette image. Qu’est-ce à dire ? Le récit évangélique est un récit de déplacement : non seulement on est sur les routes, dans la rencontre des gens, mais on raconte des déplacements physiques ou intérieurs qui ont lieu par l’effet de la foi. Cela se vérifie dans l’expérience d’être remis en marche ; les démons sont chassés, les pauvres sont pris en compte, les verrous sont tirés pour que la vie circule à nouveau. Petite parenthèse que tout cela ? Bouffée d’utopie sans lendemain ? Mais le feu ne s’est pas éteint, malgré ses cendres, avec ses cendres. L’Évangile continue d’inspirer, il continue à créer et à faire des choses nouvelles. Et en effet, cela se vérifie : l’Évangile est voie, il donne d’avancer et si l’on est arrêté, il appelle à ne pas rester là, à reprendre la route, à quitter les lieux mortifères pour encore choisir la vie. L’Évangile n’est pas un kit, une bonne méthode. Il est dans la marche elle-même, dans ce qui « fait marcher » et mettre en route. La réflexion du philosophe François Jullien sur la seconde vie peut venir ici. L’Évangile parlerait d’une seconde naissance qui n’est pas tant une rupture qu’un dégagement d’une vie fixée, une vie figée, fixée, simplement adaptée et donc non vivante.

5. – Aller vers où ?

J’aime relever que les mages en route sont conduits vers un enfant. Cela aussi est attaché à l’évangélique. Nous sommes dans l’inspiration de l’Évangile si en nous l’esprit d’enfance est à l’œuvre, s’il est encore là, si nous gardons le cœur au frais, désentravé et délié, en capacité de regarder le monde et d’y voir la bonne nouvelle. Le croyant est un espiègle : il ne se charge pas de pesants fardeaux, ne s’enlise pas dans le formalisme ni le légalisme. Il cherche à se garder dans l’Ouvert et dans le jeu, dans une existence qui n’est pas serrée, enserrée. Il est dans le monde, sur les places, dans les conversations, dans les soucis de tous mais en même temps libre du monde, tâchant de se garder libre, non dépendant – ce qui ne veut pas en autarcie -, désentravé. Un enfant joue avec trois fois rien, il invente le décor, il décortique le monde et le langage avec ses « pourquoi ». Nous risquons toujours de faire dépendre le changement des techniques de pointe. Ne rêvons pas, il en faut mais inventons avec ce que nous avons. Ne reportons pas à plus tard.

 6. – Appliquer l’Évangile ou interpréter avec ?

Ce qui frappe dans cette aventure des mages, c’est la mise en œuvre de l’interprétation. Dans une étoile, ils voient un signe à déchiffrer et une invitation à sortir de chez eux et partir vers un ailleurs inconnu. Ils s’entêtent puisque le signe ne s’absente pas. Ils écoutent ce qui se dit au palais d’Hérode et tenant compte du songe qu’ils reçoivent, ils font un détour pour rentrer chez eux.

Longtemps, la catéchèse a consisté à entrer dans le dédale de questions et de réponses et ensuite à appliquer tout cela à sa vie. Quel rapport entre l’Évangile et son existence ? Nous n’en sommes plus là. Nous comprenons un peu mieux qu’il s’agit d’entrer dans un récit, dans des histoires et d’en faire quelque chose dans le récit où nous sommes de notre parcours de vie. Cela suppose précisément autre chose qu’une application, un exercice où l’on passe de la théorie à la pratique mais plutôt voir comment l’Évangile peut être une source d’interprétation de notre vie. Interpréter renvoie à ce que font les artistes avec les mots, les couleurs, la musique. On ne part pas de rien, on recourt au matériau du langage ou de la musique ou encore des images dans le cas du cinéma en vue d’en faire un récit, une histoire qui va quelque part. C’est dire la part d’invention et d’imagination. Il ne s’agit pas de copier le texte évangélique ou de le répéter mais de rejoindre son lieu d’embrasement pour que nos vies soient soulevées ou soient dans la lumière. « Ayez du levain en vous-même, soyez de la lumière dans ce monde », dit-il. Et c’est humblement, sans forfanterie. Pour que nos vies ne s’aplatissent pas.

Les mages retournent par un autre chemin. Avertis par un songe, ils font un détour. Ils sont capables de faire un détour, de se détourner de ce qu’ils avaient programmé, de ce qui était prévu dans leur plan de route. L’Évangile, c’est inventer des alternatives, des détours, des détournements qui nous conduisent hors des sentiers battus, des chemins déjà tracés. Non pas pour ne pas passer inaperçu, pour se faire une bonne image mais, tout simplement, pour sortir d’une impasse. Ces mages, ils sentent que ce remue-ménage provoqué par le roi Hérode ça ne leur dit rien qui vaille, c’est une impasse. Il leur faut prendre un autre chemin. On sent bien alors que l’Évangile, ce n’est pas une affaire pour la tête, pour mettre en ordre ses idées, ça imagine, ça invente, ça prend une autre route…encore un autre chemin.

Fr. Hubert Thomas
hubthomaswav@live.be

Partir vers ce qui arrive

Cette expression, je l’ai trouvée dans le livre de Raphaël Buyse « Autrement, Dieu ». Je ne sais pourquoi, elle est devenue comme un véhicule pour me déplacer, pour avancer, aller ailleurs.

Je ne sais pourquoi non plus, je l’ai vite associée à une scène d’évangile, celle que l’on trouve dans le récit de Marc où des femmes vont au tombeau de Jésus et s’entendent dire par un jeune homme en blanc que ce Jésus qu’elles cherchent n’est pas ici et qu’il les précède en Galilée. Comme il l’avait dit.

Ainsi, ces femmes – et nous avec elles – sont invitées à partir d’ici, à ne pas rester dans le lieu du tombeau, le lieu de la mort. Il faut partir, il faut quitter non seulement les lieux des morts mais ceux de la moisissure, du morbide et du mortifère. Ne restez pas dans les lieux qui vous empoisonnent et vous pourrissent la vie. Il faut s’en aller de ces endroits-là qui ressassent le négatif, qui sentent la stérilité, qui ne vous mettent pas en route, vous fixent et vous collent sur place. Ce sont des lieux de la répétition vaine, de la reproduction du même ; il n’y a pas là d’invention, de création ni d’imagination. Vous n’êtes pas fait pour rester là …

Partir, c’est se mettre en route pour un ailleurs, se déplacer. On devrait régulièrement se demander si, là où l’on est, on est à sa place. Il ne suffit pas d’avoir une place et d’y être, s’y tenir. Est-elle ce qui me donne d’être ? Ce qui me donne de porter fruit ?

Il faut peut-être qu’un ange nous chasse et nous dise de ne pas rester ici, de nous en aller, de ne pas chercher le vivant parmi les morts. Bienheureuse vie qui est visitée par cet ange de résurrection. Qui vous dit d’abord de ne pas écouter la peur parce qu’elle fige sur place et ne vous enlève pas. Cet ange, lui, vous enlève pour vous emmener ailleurs.

Il y a dans la résurrection un écart. La résurrection, c’est un écart. Cela vous met à distance de ce qui, en vous, stérilise la vie, lui fait plier la tête. Vous ne regardez plus ailleurs que dans vos manques, vos défaites, vos limites : pas d’horizon.

Partir, c’est s’échapper. Il y a dans l’expérience de la résurrection une échappée belle. Comme si on avait échappé à une catastrophe. Et c’en est une. On l’a échappé belle ! D’être renfermé, confiné dans le mortifère et le morbide. Les sensations ici sont parlantes et elles tissent entre elles des correspondances : ça sent le moisi, ça pue le renfermé, un goût de mort…

Il ne faut pas croire que tout cela, c’est maintenant derrière nous, qu’on n’a plus rien à voir avec cela, que c’est dépassé. Eh bien, non. Il faut toujours recommencer à chasser les démons de chez soi. Toujours retrouver la sortie. Un rien réamorce le mortifère. N’a-t-on pas toujours de quoi se plaindre : de la vie telle qu’elle est, de soi-même et des autres donc ? Alors on recommence son cinéma ou son disque rayé, c’est reparti avec les plaintes, les aigreurs, les amertumes, les cancans sur autrui… Mais quoi ! Les psaumes ne sont-ils pas remplis de plaintes jusqu’à ras bord ? Dans les psaumes, on n’en finit pas de se plaindre. Seulement, il y a plainte et plainte : le malade, celui qui est pris dans les mâchoires de la haine d’un groupe, « lion lacérant et rugissant », celui qui est déporté, en exil, sur les routes, celui dont la vie est enlevée « comme une tente de berger »… Peut-être n’a-t-il plus que la plainte où réfugier son humanité. Lorsqu’on veut prendre les psaumes par le bras pour s’y retrouver, il convient de ne pas tout mélanger, tout confondre.

Il reste que l’on n’a qu’une chose à faire : partir, s’en aller, quitter ces lieux où couve la morbidité, le vieux levain, la moisissure. Se sauver ! Les gens m’étonnent parfois : ils disent que le salut, ce mot si souvent employé dans le langage chrétien, cela ne leur dit plus rien. Ils disent : mais être sauvé de quoi ? Comme s’ils ne faisaient plus d’expérience à ce sujet. Ne ressentent-ils pas qu’il faut se sauver de ce qui gâte la vie ? Oui bien sûr ils ont, un grand nombre en tout cas, des sécurités, des assurances ; leur vie est protégée assez largement mais le cœur ? Les convoitises, les avidités, le mépris, l’insensibilité, la violence, tout cela qui met le cœur en feu. N’avez-vous pas la sensation que parfois il faut vous sauver d’une maison en feu ? Et il ne s’agit pas seulement du niveau personnel. A l’écoute des signes des temps, ne faut-il pas reconnaître l’état de nos sociétés, ce qu’il en est de la santé du lien social ? Impossible d’ignorer qu’un certain individualisme inscrit dans les mœurs corrompt les relations, leur fiabilité et leur viabilité. Pouvons-nous aussi vouloir vivre comme avant sans trop nous préoccuper des générations futures ?

Mais partir où ? Aller où ? C’est ici que l’ange de la résurrection ne reste pas dans le vague. Il dit de fuir pour aller vers ce qui arrive. Il dit qu’un rendez-vous se prépare avec la vie neuve en Galilée. C’est là qu’ils le verront. Il n’y a que la vie neuve, la vie dans sa nouveauté ressuscitée et ressuscitante qui peut venir à bout de la mort et de ses miasmes. C’est comme une vague qui viendrait ôter et refaire. Ou une explosion, une explosion de vie qui déferlerait sur nous. Aller vers ce qui arrive, c’est aller en Galilée. Ce qui arrive vient de Galilée parce que c’est là que cela a commencé, c’est là que ça commence. On croit que la résurrection, cela se passe dans des lieux stratégiques, dans les lieux des démonstrations et des preuves, sous les chapiteaux des prodiges et des miracles, sur les Tabor des révélations et des voix mystérieuses. C’est dans le lieu de ton commencement, de ton recommencement. Dans le lieu des choses ordinaires, de la vie ordinaire mais où l’on s’est défait de la mort, où l’on a laissé la mort comme on laisse un drap en s’enfuyant, pour passer à autre chose. Je reviens vers le village où j’ai pêché, vers l’enfance où j’ai joué aux billes, où j’ai traîné un vieux chariot en guise de camion. Y a-t-il plus simple ? « Laisse Dieu être Dieu en toi », conseille le sage.

Donc, « Partir vers ce qui arrive ». Il ne suffirait pas de s’en aller, ce serait seulement une partie du chemin, ce serait seulement fuir, s’enfuir. C’est déjà quelque chose mais pas tout. Il faut partir vers ce qui arrive, aller, marcher, partir à la rencontre.

De ce qui arrive ? Ce qui arrive, ce sont les histoires qui racontent ce qui arrive. Toutes, elles disent d’une façon ou d’une autre: « il arriva », « il se passa », « et il arriva que ». Elles disent qu’un événement survient, qu’il se produit, qu’il advient. Et cela, elles le mettent en mots, ou en images. Partir vers ce qui arrive c’est donc gagner le lieu des histoires, le lieu où des histoires sont racontées, le lieu de ce qui arrive. Vous fuyiez le mortel, le morbide et le mortifère parce que c’est une région sans histoires ou bien des histoires qui tournent en rond, qui répètent. A quoi bon ? Partir vers ce qui arrive, c’est aller vers des histoires, vers de la nouveauté racontée. Vous vous êtes dit que, pour être un vivant, pour rester vivant, vous aviez besoin que de la nouveauté vous vienne encore. Non pas du simple remplacement des choses anciennes, comme la mode change de vêtements, mais comme une source jaillissant au-dedans de vous. Et que cela vous soit dit : qu’on vous raconte ce qui arrive. Est-ce que je me trompe : si l’on ne raconte plus ce qui arrive, alors c’est que plus rien n’arrive. Pensez un peu : l’événement du covid’19, les morts sans sépulture, les isolés, ce qui se défait dans les liens mais aussi ce qui se fait…Une histoire sans paroles ? Il faut partir vers ce qui arrive, aller à la rencontre de ce qui arrive afin que l’on ne fourre pas cela dans des parenthèses, dans des paniers de linge sale, dans des congélateurs. Ces marches des gens qui se mettent debout pour crier leur refus d’être toujours les oubliés de l’histoire, cela arriverait pour rien ?

L’ange de la résurrection, il envoie ces femmes en Galilée. C’est là que Jésus a raconté ses paraboles en disant : le Royaume est comparable…Il a raconté ses histoires dans cette Galilée des nations, ce pays-carrefour. Des histoires pour mettre les gens debout, pour les envoyer ailleurs… L’ange les envoie là afin qu’elles continuent avec les autres disciples à faire quelque chose avec ce qui est arrivé à Jésus. Qu’elles continuent, à leur manière, l’histoire. Que l’affaire Jésus continue. Partir vers ce qui arrive, ce serait choisir la vie, faire encore arriver de la vie, inventer de l’avenir. Car partir vers ce qui arrive, c’est imaginer, c’est inventer d’autres histoires, de nouvelles histoires. Jésus, en racontant ses paraboles, ne nous les a pas confiées comme de petites boîtes précieuses, à ouvrir de temps en temps lorsque le temps liturgique le permet, pour rappel. La résurrection c’est une fabrique d’histoires. C’est quelque chose qui est arrivé au monde, à l’histoire, qui a saisi l’histoire. Lui donner une suite, en créer de nouveaux épisodes. On ne tient pas à mettre FIN sur le film.

Oui, partir vers ce qui arrive… mais on pourrait se fabriquer son cinéma si on néglige ce qui nous arrive, les événements qui nous arrivent. Ce qui nous tombe dessus. C’est l’âge, les ennuis de santé, les soucis pour les proches, les relations difficiles…Chacun est saisi comme il est et en ce qu’il est. La question est bien : comment faire pour n’être pas dé-monté, asphyxié, enseveli, pour que tout cela ne soit pas finalement un chemin de mort ? Là encore, ne pas rester dans le mortifère, le morbide, le destructif. C’est bien la question des ressources spirituelles qui est en jeu. Dans les temps qui courent et depuis un certain temps on vise à évacuer peu à peu le récit chrétien au profit des thèmes divers et colorés du développement personnel. On estime qu’il a fait son temps et qu’il faut passer à autre chose. A la suite de saint Paul, je dirais volontiers : « examinez toutes choses et retenez ce qui est bon[1] ». Toutefois, pouvons-nous nous sauver nous-mêmes, en comptant sur nos seules forces et capacités ? Peut-être convient-il aussi de poser la question en ces termes. Et ce n’est pas par démission ou défaitisme. Impliquer Dieu dans nos histoires parce qu’l n’entre pas en concurrence mais en alliance. La vie neuve est ce qui vient d’ailleurs, non d’un arrière-monde mais une source de vie neuve. Une nouvelle naissance, dit-il.

Fr. Hubert Thomas

hubthomaswav@live.be

[1] 1 Thess 5, 21