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Du sel peut-il devenir fade ou perdre sa propriété gustative si particulière ? A vrai dire, jamais je n’ai vu une ménagère jeter du sel. Même si elle en retrouve un paquet oublié depuis des lustres dans une armoire, le sel reste du sel; il ne perd pas son goût.

Alors Jésus nous raconte-t-il n’importe quoi ou bien veut- il nous dire quelque chose que nous ne saisissons pas d’emblée dans sa comparaison ?

Dans le Premier Testament, le sel renvoie à l’idée d’alliance.  » C’est une alliance de sel, INALTERABLE, établie par le Seigneur à ton profit et au profit de ta postérité », dit le livre des Nombres 18,19. Voilà bien le mot que nous cherchions: inaltérable comme le sel.

Si vous avez été touchés en vérité par l’alliance avec ce Dieu qui vous appelle au bonheur, si votre vie a été bouleversée par les béatitudes, vous ne pouvez faire autrement que donner du goût et du sens en vous et autour de vous. La parole de Dieu accueillie généreusement par un cœur disponible ne peut pas être bonne à rien; elle finira toujours par porter du fruit d’une manière ou d’une autre.

L’amour de Dieu pour chacun est inaltérable, inconditionnel, tellement fort qu’il donne un goût incomparable à la vie. Ainsi, selon Jésus, pour que le sel ne devienne pas fade, il doit saler. De la même manière, pour que le disciple ne s’étiole pas, il doit amener dans ses relations sociales du questionnement, de l’espérance, de la joie, de l’humour là où on ne trouve parfois que cynisme, défaitisme, arrogance. Un ami me disait récemment qu’une jeune femme de 25 ans avait épaté tout le staf du bureau en partageant à ses collègues qu’elle allait à la messe le dimanche. Son innocence avait coupé court aux moqueries et réveillé un questionnement chez ceux qui n’osaient plus en parler ou qui pensaient que cette réalité était tombée dans les abîmes du passé.

Mais le sel a aussi la faculté de purifier et de conserver les aliments. En ce sens, nous avons reçu un héritage spirituel à garder, mais aussi à transmettre, à partager de manière vivante et savoureuse. Avec le sel, il convient de trouver la bonne mesure: avoir trop peu de sel, ce serait perdre notre originalité chrétienne dans des valeurs éthiques diluées en oubliant l’incomparable aventure de la foi en Dieu. Par contre avoir trop de sel, rend les choses inassimilables. Souvenons-nous que la femme de Loth trop attachée à un regard sur le passé fut changée en statue de sel. Ainsi une tradition trop passéiste et figée se pétrifie.

L’évocation de cette alliance de sel au livre des Nombres est curieusement adressée aux prêtres et aux lévites: Dieu dit à Aaron:  » Tu ne posséderas point sur leurs territoires et tu n’auras pas de part parmi eux : c’est moi qui suis ton lot et ta possession au milieu des enfants d’Israël. Quant aux enfants de Lévi, je leur donne pour héritage toute dîme en Israël en échange du service qu’ils exercent, du service de la Tente du Rendez-Vous. »

Les chrétiens ne sont-ils pas appelés à être au cœur du monde ce que les prêtres et les lévites étaient pour le peuple: ceux qui s’attachent au Seigneur plus qu’à toute possession humaine, ceux qui amènent leurs concitoyens à vivre une histoire avec Dieu en rendant compréhensible sa Parole et en montrant comment elle peut devenir agissante dans une vie d’homme. Car c’est bien lorsque le sens devient action qu’une lumière surgit dans l’obscurité. Ce qui est reconnu comme bien et mis en pratique est surgissement de lumière. C’est là qu’elle se déploie nous dit le prophète Isaïe: dans le partage, l’hospitalité, le soin prodigué, la présence attentionnée et responsable sans nous dérober à l’interpellation d’autrui. Et saint Paul nous fait comprendre qu’un autre que moi se rend visible dans le bien que je puis accomplir. L’important n’est donc pas d’abord nos moyens d’action, notre intelligence, nos compétences, mais la disponibilité que nous offrons au Tout Autre afin que l’Esprit et sa puissance se manifestent. Chaque acte de bonté posé librement sur cette terre peut devenir lumière manifestant la présence de Dieu.

Comme le serpent de bronze fut élevé sur un mât au désert pour être vu de tous et sauver ceux qui le regarderaient, comme la Torah fut lue par Esdras au sommet d’une estrade construite à cet effet pour que tous l’entendent et que les lévites puissent la traduire et l’expliquer, ainsi le Christ fut fixé sur une croix pour que son amour infini parvienne jusqu’à nous et illuminent nos vies .

Un mât, une estrade et une croix pour que cette lumière ne s’éteigne jamais.

Et aujourd’hui, un ambon, un autel et une croix élevée en gloire pour que ce sel et cette lumière continuent de diffuser sa vie.

                                                                                                             Fr. Renaud Thon

Lectures de la messe :
Is 58, 7-10
Ps 111
1 Co 2, 1-5
Mt 5, 13-16

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