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Monition

Il faut que je vous prévienne. Tout à l’heure, en lisant l’évangile, je prendrai la liberté de ne pas tenir compte d’une virgule. Je me suis amusé à comparer sept autres traductions. Il y en a cinq sur les sept qui ne mettent pas de virgule à cet endroit, et je crois qu’elles ont raison. En allemand, cette virgule serait sans importance, car on en met toujours une avant une proposition relative. Mais en français, elle modifie le sens de la phrase. Notre traduction liturgique dit : Méfiez-vous des scribes – virgule – qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat. Cela veut dire : méfiez-vous de tous les scribes, ils tiennent tous à se promener en vêtements d’apparat, ce sont tous les mêmes. Ôtez la virgule, le sens devient : Méfiez-vous de ceux qui, parmi les scribes, tiennent à se promener en vêtements d’apparat. Cela peut sembler sans importance. Mais les grandes horreurs de l’histoire naissent de cette tendance à mettre tout le monde dans le même panier, à englober des populations entières dans le même jugement. À cause d’une simple virgule mentale.

Homélie

Quand il parle de la pauvre veuve, le texte grec de l’évangile de Marc utilise un mot un peu surprenant : Mia. Ce n’est pas le nom de cette dame. Cela veut dire « une ». En français, nous disons aussi : une pauvre veuve, mais le mot une est alors un simple article indéfini. Une pauvre veuve parmi d’autres, une pauvre veuve comme il y en a tant. Le mot de Marc, par contre, est l’adjectif numéral, l’indication du nombre. Combien de pauvres veuves ? Une. Pas deux. Une seule pauvre veuve, unique en son genre. Alors que Jésus regarde la foule qui met de l’argent dans la salle du trésor, il s’en détache soudain un être unique, pas comme les autres. L’attention de Jésus, comme le petit mot de Marc, met cette veuve à part.

Ce que Marc nous dit là de cette pauvre est d’ailleurs vrai, selon lui, de toutes les femmes que Jésus rencontre au cours de sa vie. Elles sont uniques. Avant sa mort, l’évangile de Marc n’emploie jamais le mot femme au pluriel, il ne met pour ainsi dire jamais Jésus en présence d’un groupe de femmes (la seule exception est le groupe des pleureuses lors du décès de la fille de Jaïre). Les foules de Marc sont masculines. Dans celles de Matthieu, on dénombre les hommes sans compter les femmes et les enfants. Chez Marc, les femmes ne sont mêmes pas mentionnées. Il faudra attendre que Jésus soit mort pour apprendre que des femmes l’avaient servi en Galilée et étaient montées avec lui à Jérusalem.

Quand on constate cela, on peut – féminisme aidant – déclarer que ces détails montrent que l’évangile est né dans un univers culturel où la femme est tenue pour rien. Je crois que c’est exactement l’inverse qu’il faut comprendre. Alors que les hommes de Marc peuvent composer des foules sans visages, les femmes sont toutes des êtres d’exception. Dans son évangile comme dans la réalité. Dans le récit de Marc, Jésus, au cours de sa vie terrestre, rencontre des femmes, mais des femmes uniques. Pas Madame Tout-le-monde, pas des femmes interchangeables. Il en rencontre sept – et ce nombre est, dans la Bible, rarement anodin. La belle-mère de Pierre, qui reprend du service dès que sa fièvre est tombée. La femme qui perdait du sang, la fille de Jaïre et sa mère. Et puis surtout les trois dernières, celles qui ont inspiré Jésus et ont ainsi bouleversé la face de la Terre. La Syrophénicienne, qui a transformé une espèce de rabbin itinérant en sauveur du monde. La veuve aux deux piécettes, qui a montré à Jésus que, même si on n’a rien, on peut encore donner sa vie. Et la parfumeuse de Béthanie, qui anticipe les gestes de l’eucharistie, brisant le vase comme Jésus rompra le pain et versant le parfum comme il versera son sang. Ces femmes sont des colonnes, des sommets de l’histoire humaine.

On peut alors se demander pourquoi Marc ne nous dit par leurs noms. Les femmes que Jésus rencontre au cours de sa vie terrestre n’ont pas de nom. Marc dit bien à ses lecteurs que sa mère s’appelle Marie, mais, dans son évangile, Jésus ne la rencontre jamais. Le jour où elle tentera de lui parler, il refusera de la recevoir. Dans le même chapitre, Marc nous révèle le nom d’une autre femme : Hérodiade. Elle non plus, Jésus ne la rencontre pas. Il faut attendre qu’il soit mort pour qu’on nous parle de Marie de Magdala, d’une autre Marie et de Salomé, qui est probablement la mère des fils de Zébédée. Et peut-être l’épouse dudit Zébédée

Mais les femmes que Jésus a rencontrées sur sa route, ces femmes exceptionnelles, pourquoi ont-elles gardé l’anonymat ? Sans doute pour que nous ne pensions pas qu’elles appartiennent au passé, comme Cléopâtre ou Néfertiti. Pour que nous devinions, Mesdames, qu’elles n’ont pas d’autres noms que les vôtres. Pour qu’elles aient une chance, aujourd’hui, demain à la rigueur, de s’appeler Christine ou Bernadette, Brigitte ou Marianne, Jacqueline ou Dania… Ou – pourquoi pas ? – Mia.

Fr. François Dehotte

Lectures de la messe :
1 R 17, 10-16
Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10
He 9, 24-28
Mc 12, 38-44

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