serpent

Au sommet du mont Nebo, création contemporaine évoquant la croix et le serpent d’airain

La mi-carême, ou le laetare, si vous préférez, est certainement pour Stavelot un grand moment de joie. Pour la liturgie, d’autres harmoniques se font entendre. Peu à peu, les textes nous ouvrent à la dimension la plus dramatique de la vie et de la mission de Jésus. Quelque chose se durcit. Un mot, en particulier, résonne d’une façon plus insistante, dans la première lecture ainsi que dans l’évangile que nous venons d’écouter, c’est le mot « jugement ». Quelque chose est en train de basculer, et nous apprendrons, dans les semaines qui s’annoncent, comment le destin de Jésus juge le monde, comment il en dénonce les fonctionnements porteurs de mort, et comment il les traverse pour y faire briller la lumière de Pâques.

Le jugement n’est donc pas une condamnation. Dans la Bible, le jugement est toujours l’expression d’une volonté de vie. Comment sortir de l’impasse, du piège qui nous emprisonne ? Comment sortir d’une logique folle, qui tourne sur elle-même, mais qui s’impose partout comme la solution à tous les problèmes ? Ce qu’on nous donne à voir comme des évidences, cela peut-il vraiment nous sauver ?

Le livre des Chroniques réfléchit sur le long et complexe processus au bout duquel le projet, le grand projet que le Dieu de l’Alliance avait proposé à son peuple, et que celui-ci avait accepté au mont Sinaï, avait échoué. Pourquoi cette aventure, riche d’espérance et de joie, s’est-elle achevée par l’anéantissement de tout ce qu’on avait élaboré, de tout ce à quoi on avait cru et qui symbolisait un lien qu’on croyait éternel ? Aurait-on pu éviter le désastre ? Y a-t-il eu des signes qui annonçaient la défaite ? Etait-ce une punition, et était-elle justifiée ? Comment comprendre ce qui était arrivé ? Etait-ce la fin de l’histoire ?

Pour le rédacteur du livre des Chroniques, la responsabilité du peuple et l’impuissance de Dieu face à la tournure que prennent les événements, conduisent inéluctablement à cette situation dont il dit qu’elle est « sans remède ». Mais la conclusion qu’il en tire est plutôt surprenante. Au lieu d’y voir une débâcle après laquelle il n’y a plus rien, il parle d’un vide qui prépare un nouveau départ. Il parle de la nécessité pour la terre de se reposer, de « faire shabbat », de soigner ce qui a été profané, ce qui en hébreu se dit : cicatriser ce qui a été blessé, percé. L’exil est douloureux, sans aucun doute, comme toute déconstruction, comme toute remise en question fondamentale, comme tout échec. Mais l’exil n’est pas le point final. Il y a un « après-exil ».

Mais il y a aussi un sens à l’exil, qui est le repos de la terre. Dieu avait donné la terre pour y incarner l’Alliance, mais cela n’a pas marché. Au contraire, cette Alliance s’est peu à peu pervertie, et la conséquence que voit le rédacteur, c’est que la terre elle-même a fini par perdre la capacité d’exprimer le sens de cette fameuse Alliance. Car la terre n’est pas seulement un lieu inanimé qu’on habite comme on veut. La terre nous parle, nous raconte son histoire, d’où elle vient, où elle va. Arrivons-nous encore à l’écouter ?

Il fallait donc permettre à la terre de revenir à son projet, à sa vocation initiale, lui rendre sa transparence des premiers jours, où son sens peut à nouveau se laisser voir. Elle était devenue de plus en plus opaque. Tout ce qu’on y avait construit, avait fini par cacher ce pour quoi elle était faite. Elle n’était plus une terre d’Alliance, mais le lieu de la violence et du rapport de force. On en avait fait le réceptacle de toutes les idolâtries. Jardin verdoyant, on la transformait en chancre pollué. On ne la cultivait plus, on l’exploitait, de même qu’au lieu de s’ouvrir à la fraternité, on ne songeait qu’à écraser le pauvre.

Bien sûr, la Bible n’envisage pas encore une réflexion écologique moderne. Pour elle, l’environnement, la terre, n’est pas considéré d’abord sous l’angle d’un équilibre de forces purement physiques. La nature, dans la Bible, ne se limite pas à ce qu’on en voit : le sens du monde se découvre dans ce qu’on ne voit pas, le sens du monde est spirituel. La réalité, quelle qu’elle soit, ne se laisse pas enfermer dans une approche exclusivement matérialiste. Lorsqu’on parle de rendre la terre à son projet, alors, de quoi est-il question ? Le psaume et les deux autres lectures éclairent cette question, me semble-t-il. La phrase finale du psaume parle d’élever Jérusalem au sommet de la joie. Le psalmiste chante la tristesse de son exil, le déchirement qu’il expérimente au milieu d’un monde indifférent à son désespoir. Il se souvient de son pays, de sa terre, de la ville où il est né et qui n’est plus que ruines. Pourtant, quand il veut rendre à nouveau vivant dans son cœur le lieu de ses racines, il parle de joie. Le projet de notre terre, sa vocation première, ne serait-il pas lié au don de la joie ? La vie de notre monde, est-ce simplement un phénomène physiologique, ou, comme dit le psaume, la montée vers le sommet de la joie ? Peut-être que le premier signe d’exil, c’est quand la terre que nous touchons et sur laquelle nous marchons, n’est plus le lieu où germe notre joie.

Dans la deuxième lecture, la création est associée au geste gratuit de Dieu. C’est la gratuité du don de notre Dieu qui révèle le sens de la terre. Sans cela, elle perd sa fécondité et devient une solitude désolée. La terre, et plus particulièrement la terre fertile, est un signe de la générosité, du désir de donner vie sans contrepartie, sans entrer dans une relation de marchandage. Paul ajoute aussi la foi, la confiance. Gratuité et confiance, c’est sur cette base que Dieu nous a créés dans le Christ Jésus, et c’est le fondement de ce que Paul appelle la « réalisation d’œuvres bonnes » : la gratuité et la confiance disent le sens de ce que nous construisons, comme elles laissent voir le sens de tout le créé.

L’évangile nous donne à contempler un Dieu qui aime tellement le monde qu’il est prêt à donner ce qu’il a de plus précieux pour que ce monde soit sauvé. Sans cet amour, pour Jean, le monde ne peut pas se comprendre. Même si tous n’y répondent pas, sans la brillance de cet amour, le monde reste définitivement absurde. Une lumière qui brille dans la ténèbre, n’était-ce pas le premier acte créateur de notre Dieu, au matin de notre monde ? Cette lumière, si petite soit-elle, si humble, si discrète, si faible, dit ce qu’est le monde : une obscurité visitée par une étoile. Le moindre éclat transforme tout. Le monde n’est plus seulement ténèbre. Il est la possibilité d’une étincelle qui lui communique sa flamme et sa chaleur. Nous pensions peut-être que la vérité du monde est dans son opacité, dans sa nuit. Que de fois ne sommes-nous pas ramenés à un regard sans espérance, renvoyés à une réalité marquée par la ruine et la souffrance. Mais la vérité du monde, ne se trouve-t-elle pas plutôt dans sa capacité d’accueillir cette lumière que notre Dieu lui offre jour après jour ?

Fr. Étienne Demoulin

Lectures de la messe :
2 Ch 36, 14-16.19-23
Ps 136 (137), 1-2, 3, 4-5, 6
Ep 2, 4-10
Jn 3, 14-21

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