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Sans doute ne vous en êtes-vous pas rendu compte, mais ce dimanche-ci est un peu spécial. Car les lectures que nous venons d’entendre, nous mènent en un lieu tout à fait particulier, en un point singulièrement remarquable de la Bible : regardez plutôt ! La première lecture nous offre un texte célèbre : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », que Jésus va reprendre à son tour pour en affiner l’interprétation. Mais en faisant cela, Jésus nous conduit, en réalité, au cœur de la Torah, cet enseignement de vie et de liberté que Dieu confie à son peuple.

C’est cela qui est spécial : le Lévitique, en effet, est le troisième des livres du Pentateuque, ou de la Torah, selon qu’on parle grec ou hébreu. De toute façon, il est au cœur, au centre géographique de l’ensemble le plus important de la Bible hébraïque, l’ancien ou le premier Testament, comme on préférera. Dans la tradition que Jésus a reçue dans son enfance, ce livre a une place privilégiée. De plus, les quelques phrases qui ont été lues aujourd’hui, se trouvent elles-mêmes au cœur de ce livre. Le cœur du cœur ! Vous voyez bien que ce dimanche-ci, il se passe vraiment quelque chose d’extraordinaire. Nous avons entendu deux fois la parole qui vibre au plus profond du projet d’Alliance que notre Dieu nous propose, et qu’il renouvelle en Jésus pour l’humanité entière. N’est-ce pas merveilleux ?

Je dois vous faire une confidence. Le Lévitique est considéré dans la tradition chrétienne en général, comme un texte ardu, austère, rébarbatif, sec, dépassé, ennuyeux, lourd et pesant, incompréhensible à l’exception de quelques rares et courts extraits, un texte secondaire en un mot, inintéressant. Un texte dont on se passerait bien, et, admettons-le, dont on se passe, en effet. Eh bien, je dois avouer que, pour ma part, je l’aime bien. Peut-être par esprit de contradiction, tout d’abord, parce que personne n’en veut chez nous, parce qu’il est le mal- aimé et que cela me semble injuste… Mais aussi pour d’autres raisons : J’ai l’impression que ce livre cache un secret, l’énigme du secret du cœur de Dieu, et que, vouloir s’en approcher, c’est également risquer d’ouvrir à notre Dieu notre propre intimité, remettre entre ses mains l’énigme que nous sommes, nous aussi, c’est nous laisser lire à notre tour, c’est regarder et se laisser regarder, là où les mots sont impuissants à rendre compte de ce qui se vit dans la rencontre. J’aime ce qu’écrit Pauline Bebe à ce propos : « Je suis un livre pour l’autre et ensemble, nous avons partagé une histoire. Nous avons partagé les mots entre nous, tu as pris les voyelles, moi les consonnes, et nous étions ensemble une seule et même langue[1]. » Bien sûr, je dois apprendre à le lire, ce fameux livre, « le plus difficile des cinq livres de la Torah, difficile, comme si le cœur de la Torah, son centre, devait avoir un caractère obtus dont ni la lecture littérale, ni l’interprétation, ne pourraient avoir raison des mystères[2]. » Mais n’en va-t-il pas de même de la personne que j’aime ? Tout être aimé, n’est-il pas une écriture, un poème, dont le sens à la fois se dévoile et reste à découvrir ?

Alors, qu’y trouvons-nous aujourd’hui ? Vous allez voir que ce n’est peut-être pas si simple… « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », pouvons-nous lire. Très bien, mais, comme dirait quelqu’un, qui est mon prochain, ou plutôt, qu’est-ce que c’est, que mon prochain ? La question se corse lorsque nous prenons conscience qu’il y a trois mots hébreux pour traduire ce seul mot français : « prochain ». Regardons-les d’un peu plus près.

Le premier –qui se prononce « amit »-, concerne le compagnon de travail, le collègue avec qui je suis engagé pour une tâche, un projet. Il est construit sur une racine verbale qui veut dire « accompagner », « être avec », « se tenir par la main ». Il va donner aussi le mot « peuple », ce qui désigne non pas d’abord une réalité ethnique (une race, par exemple), mais l’investissement commun dans un projet et dans une entraide.

Le second –qui se dit « qarov »- sous-entend l’idée d’intimité, de rapprochement. Il donnera encore le mot « ventre », ou « tripe », si vous préférez, ce qui signifie quelque chose d’intérieur mais aussi quelque chose qui concerne nos émotions. On utilisera volontiers ce mot pour dire de Dieu qu’il est proche, c’est à dire non seulement qu’il n’est pas loin, mais, beaucoup plus, qu’il rapproche, qu’il construit une intimité, qu’il porte l’autre « dans ses tripes », si on peut utiliser cette image.

Le troisième mot, celui qui est utilisé dans ce passage du Lévitique –et qui se lit « réa »-, suggère que le prochain, tout prochain, et en réalité tout être humain, se présente comme un appel à aimer. Chaque personne est une invitation à construire ensemble un chemin d’amitié. Je pense que nous contemplons là ce qui illumine et brûle le cœur de Dieu : toute créature, si petite soit-elle, est un appel à aimer. Comme dit le commentaire du vieux rabbin Rachi sur le psaume 138 : Seigneur, « tu as pensé de loin à m’attirer vers Ton amitié et Ton affection[3]. »

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », peut donc se traduire ainsi : « Tu aimeras celui qui vient vers toi comme un appel, comme une question, tu l’aimeras comme toi-même, c’est à dire, en t’éveillant toi-même à l’appel, à la question que tu es, toi aussi. »

Ce petit texte me donne le vertige. Il est si simple, mais il se présente comme la clef d’un monde tellement vaste et fascinant. Que le Seigneur nous aide à approfondir, à rencontrer et à aimer en chacun –et en nous-mêmes- l’appel et la question où se jouent nos existences.

[1] Rabbin Pauline Bebe, Le temps d’un nuage. Actes Sud, collection « Le souffle de l’esprit », France 2016, pages 43-44

[2] Idem page 45

[3] Rachi, séfèr Tehilim Les Psaumes (101-150), Editions Gallia, Jérusalem 2007, page 167 note 139,2

Fr. Étienne Demoulin

Lectures de la messe :
Lv 19, 1-2.17-18
Ps 102
1 Co 3, 16-23
Mt 5, 38-48

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