« Je ne vous laisserai pas orphelins », nous dit Jésus dans ce passage de l’évangile de Jean.

Nous sommes au soir du Jeudi-Saint après le lavement des pieds. Jésus s’entretient longuement avec ses disciples pour la dernière fois. Il parle de son Père et de la relation qui l’unit, lui, le fils, à son Père ; il parle de ce lien qui les unit désormais, eux les apôtres, à son Père et à lui. Un lien que rien ni personne ne pourra détruire : « Je suis en mon Père, vous êtes en moi et moi en vous…. Celui qui m’aime sera aimé de mon Père. » Toutes ces phrases, ils auront bien besoin de s’en souvenir, de s’y accrocher, si j’ose dire, dans les heures qui viennent !

Et puis, au moment où il s’apprête à les quitter, il leur annonce la venue de l’Esprit. En bons Juifs qu’ils étaient, les apôtres connaissaient la prophétie d’Ezéchiel : « Je vous donnerai un coeur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes » (Ez 36, 26). Et cette autre prophétie du même Ezéchiel : « Je ne leur cacherai plus mon visage puisque j’aurai répandu mon Esprit sur la maison d’Israël. » (Ez 39, 29) *

On le voit, Jésus est dans le lien, il est le lien. Il y a une unité fondamentale entre lui et son Père, avec les apôtres et l’Esprit personnifie ce lien qui nous rejoint personnellement. L’Esprit est en nous. Beaucoup d’entre nous ont une famille, une communauté, des frères, des soeurs, une épouse ou un époux, des enfants. Nous ne sommes pas seuls. Mais ce n’est pas nécessairement évident pour tout le monde. B*on nombre de femmes ou d’hommes sont complètement seuls, isolés par l’âge, la maladie et leurs amis sont rares.

Si, apparemment, la majorité d’entre nous ne sommes pas orphelins extérieurement, n’en va-t-il pas autrement pour notre réalité plus intime? Car faut-il se fier aux apparences? Il est vrai, les apparences sont trompeuses et nos assemblées peuvent cacher de grandes solitudes. Mais, au fond, n’y a-t-il pas en chaque personne une solitude radicale? Les membres d’un couple, les enfants d’une famille, les frères d’une communauté, chacun nous vivons une réalité tellement mystérieuse pour l’autre, même pour celui que nous côtoyons tous les jours. Et cette solitude personnelle nous empêche parfois d’écouter ou de rencontrer la solitude de l’autre, de son frère, de ses parents… Dans une relation où les êtres sont intimement proches l’un de l’autre, très souvent, la parole laisse la place au silence ou au regard, car les mots sont en-dessous de la réalité que nous partageons. Malgré les apparences, humainement, nous sommes donc seuls et une personne ne pourra jamais combler ou comprendre complètement la solitude de l’autre. La semaine dernière je visitais une communauté de l’Arche de Jean Vanier en France avec des personnes fragilisées par des handicaps mentaux parfois très lourds et j’étais encore touché de voir comment chacun révélait à sa manière des signes intérieurs de richesses.  Oui, avec la présence du Christ, nous ne sommes pas orphelins.

Avec la veuve, l’orphelin exprimait une condition humaine très marginale au temps du Christ. L’utilisation de ce vocabulaire par Jésus n’est pas innocent car Jésus veut sauver tout homme, quel qu’il soit. Il se tourne spécialement vers le plus marginalisé. Certes, Jésus respecte la solitude de chacun car elle est l’expression de sa liberté, toutefois, il veut éviter que nous nous enfermions dans la solitude car il sait que nous n’y trouverions que de la tristesse. Par sa présence, il propose à l’homme d’aimer mieux, c’est-à-dire d’ouvrir sa condition de solitaire à d’autres et dans le même élan, à Dieu lui-même. Or, on sait bien que ce n’est pas seulement à coup de force que l’on peut s’ouvrir. Notre volonté ne suffit pas pour offrir notre être ou donner notre vie. Jésus, dans son amour pour les hommes, envoie son esprit afin que chacun puisse être rejoint dans ses profondeurs, dans sa capacité même d’aimer. L’Esprit seul nous donne d’aimer en vérité d’une manière inépuisable. Par l’Esprit, en effet, notre solitude n’est plus stérile, mais s’ouvre à l’infini de la vie et notre amour devient éternel.

L’amour est le fruit d’un don. Jésus nous dit: « celui qui a reçu mes commandements et y reste fidèle, c’est celui-là qui m’aime. » Ce don n’est autre que l’Esprit. Dieu nous comble d’amour par son Esprit. La violence que l’on observe aujourd’hui est sans conteste le symptôme d’une solitude radicale de l’homme fermé sur lui-même et ses propres obsessions, rejetant par là toute écoute de l’autre, tout amour vrai. Où mettons-nous nos priorités, où mettons-nous notre coeur? Avons-nous assez d’audace pour croire en la vie de Jésus Ressuscité et surtout pour croire en notre propre vie? Dans l’évangile de ce jour, Jésus nous dit clairement: « Vous me verrez vivant et vous vivrez aussi. » Amen

* Cfr commentaire de Marie-Noëlle Thabut

Fr. Pierre Gabriel

Lectures de la messe :
Ac 8, 5-8.14-17
Ps 65
1 P 3, 15-18
Jn 14, 15-21

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