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Chaque année, au moment où arrive la fête du Christ-Roi, je me pose la même question : Mais de quelle royauté parle-t-on ? En d’autres termes : Qu’est-ce que c’est que la royauté ? Nous côtoyons en réalité plusieurs modèles de royautés, à commencer par celle que nous connaissons dans notre pays, confrontée à ce qui se passe ailleurs, comme aujourd’hui, par exemple, en Arabie Saoudite. Les rois de la Bible sont là, eux aussi, David, Salomon et leurs descendants, pour nous signaler que déjà à ces époques anciennes, une réflexion profonde et critique agitait le monde hébraïque à propos de ce que pouvait bien être un roi selon le cœur de notre Dieu.

On sait que Jésus a refusé le titre de roi, pour éviter sans doute, au moins en partie, la confusion avec l’exercice du pouvoir tel que l’empire romain le pratiquait, avec son cortège d’oppression et son usage facile d’une force brutale volontiers meurtrière. Comme notre évangile vient de nous le dire : « Ma royauté n’est pas de ce monde ! » Et Jésus de préciser qu’il vise bel et bien la puissance violente des armes.

Jésus n’utilisera qu’un seul titre pour parler de lui et du sens de sa mission : celui de « Fils de l’Homme », ce personnage mystérieux qui apparaît dans le livre de Daniel, comme nous avons pu l’entendre dans la première lecture. Cette expression surprenante est liée à un autorité qui ne passe pas, qui appartient à Dieu lui-même, qui nous invite à tourner notre regard vers une manière de vivre et d’organiser la vie qui n’est pas éphémère, qui n’est pas condamnée à disparaître, qui inscrit son avenir dans l’éternité elle-même, qui n’est pas dans l’illusion que ce qui est monumental ne peut mourir. Je pense à Henri Guillemin, lorsqu’il parlait de ces potentats qui savent si bien remplacer la grandeur par le grandiose, sa lamentable imitation.

Qu’est-ce qui est irrésistible, finalement, plus fort que la violence, capable de traverser les siècles ?

Revenons au fils d’homme que la prophétie de Daniel met en scène. Il vient comme la clef du cosmos, il est comme le cadeau que notre Dieu nous fait, afin de nous conduire là où l’histoire prend sens parce qu’elle s’unit à ce qui la transcende, ou plus encore, à Celui qui la transcende, lui donne son terme ultime, la mène au-delà d’elle même et l’appelle à célébrer des noces qui n’auront pas de fin. Le Fils de l’Homme est celui qui vient sauver notre histoire, il incarne la parole amoureuse du Père qui sauve l’histoire de chacun de ses enfants.

Fils d’Homme, cela se dit « bar enash » dans l’araméen du livre de Daniel. Aujourd’hui, transposée dans le vocabulaire de l’hébreu moderne, cette formule désigne spontanément ce qui naît de l’humain. Le « fils d’homme » est le fruit et l’expression de ce qui est riche d’humanité, cette humanité généreuse, accueillante, compréhensive et bienveillante qui rassure et encourage. Cette humanité telle que notre Dieu nous l’offre, plus forte que toute violence et chargée d’éternité. Humanité blessée aussi, auquel le Dieu-Père rend sa dignité et qu’il prend dans ses bras. Voyez ce que chante à ce propos le psaume 145 : « Ne mettez pas votre confiance dans les princes : un fils de la glaise ne peut sauver. Heureux qui met son espoir dans le Seigneur notre Dieu, lui qui rend justice aux opprimés, qui donne aux affamés du pain. Le Seigneur délie les enchaînés. Le Seigneur rend les aveugles voyants, le Seigneur redresse les courbés, le Seigneur protège l’étranger, il soutient la veuve et l’orphelin. »

Parfois, la force extérieure nous paraît écrasante dans son déploiement gigantesque, comme un ouragan auquel il est vain de s’opposer. Mais la force du Fils de l’Homme, cette énergie tout intérieure de bonté et de miséricorde, n’est-t-elle pas encore plus puissante ?   C’est une force spirituelle à laquelle nous ne faisons pas facilement confiance, parce que les manifestations stupéfiantes de la force des armes nous impressionnent et nous donnent à penser qu’elles auront toujours le dernier mot. Le don que Jésus, notre roi paradoxal, fait de sa vie sur la croix, nous invite à croire que ce fameux « dernier mot » n’est pas dans la bouche de ceux qui hurlent le plus fort. La capacité créatrice, transformatrice de ce monde n’est pas dans un projet grandiose qui s’impose et soumet tout le monde à sa volonté prétentieuse, mais dans le geste discret et humble qui fait grandir la vie, la soigne et la fait rayonner.

Je désire vous citer pour terminer un texte de Gandhi qui me paraît bien illustrer tout ceci. Le voici : « Le poète Tulsidas a dit : « De la religion, la compassion – ou l’amour – est la racine, comme l’égoïsme est celle du corps. En conséquence nous ne devons pas renoncer à la compassion tant que nous vivons. » II me semble que c’est là une vérité scientifique. J’y crois au même titre que je crois que deux et deux font quatre. La force de l’amour est la même que la force de l’âme, ou de la vérité. Chaque pas nous apporte la preuve de son existence.

L’histoire, telle que nous la connaissons, est le récit des guerres du monde et, selon un proverbe anglais, une nation qui n’a pas d’histoire, c’est-à-dire pas de guerres, est une nation heureuse. Comment les rois jouaient, comment ils devenaient ennemis, comment ils s’assassinaient, tout cela est précisément raconté dans l’histoire, et s’il n’était arrivé que cela, le monde n’existerait plus depuis longtemps. Si l’histoire de l’uni­vers avait débuté par des guerres, il n’y aurait plus aujourd’hui un seul homme en vie.

Qu’il y ait encore autant d’hommes vivants dans le monde montre qu’il n’est pas fondé sur la force des armes mais sur celle de la vérité, ou de l’amour. Par conséquent, la preuve la plus positive et la plus incontestable du succès de cette force se trouve dans le fait qu’en dépit des guerres, le monde continue d’exister[1]. »

Que la force d’amour, l’Esprit de Sainteté qui habitait le cœur de Jésus et qui le rend toujours vivant pour nous aujourd’hui, nous aide à construire avec lui, en lui, ce Royaume mystérieux qui ne mourra jamais.

[1] M.K.Gandhi. Résistance non violente. Traduit de l’anglais par Daniel Lemoine. Buchet Chastel, Paris 1986. Pages 33-34.

Lectures de la messe :
Dn 7, 13-14
Ps 92 (93), 1abc, 1d-2, 5
Ap 1, 5-8
Jn 18, 33b-37

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