Voici assurément un passage d’évangile étonnant et dérangeant. Habituellement, nous associons l’Évangile à la paix, à la tranquillité de l’ordre, aux relations bien paisibles et voilà que ce passage vient nous dire que Jésus n’est pas venu apporter la paix, voilà aussi qu’il nous dit être venu mettre de la division jusque dans la famille. Un message qui déconcerte, qui ébranle nos images les plus enracinées.
Comment donc interpréter ce passage ? Comment lui donner un sens ? Une clé pour interpréter est sans doute de se dire que Jésus parle toujours de ce qu’il a vécu lui-même. Or si nous nous reportons au récit évangélique, nous voyons bien que Jésus a suscité des controverses et des conflits. Il guérit, il enlève des aliénations, il parle du Royaume proche…mais cela ne plaît pas à tout le monde, cela dérange. Et quand il parle de division dans la famille, c’est ce qui lui est arrivé. A un certain moment, ses proches, sa mère, ses frères le tiennent pour un illuminé, un fou et veulent le ramener dans le droit chemin. A la lumière de la destinée de Jésus, nous voyons donc que l’Évangile dérange l’ordre établi. Si nous nous reportons à la parole qui dit pourquoi il est venu, nous apprenons que « le Fils de l’homme est venu chercher ce qui est perdu ». Aller à la recherche de ce qui est perdu, ce qui est exclu, ce qui n’a pas sa place, eh bien cela ne peut que vous attirer des ennuis. Un des mots-clés de notre évangile est le mot « croix ». Le Royaume dont Jésus parle le conduit à la croix.
Jésus n’est pas venu pour apporter le glaive mais sa venue tranche dans les situations. La lettre aux Hébreux (4,12) dit que la Parole de Dieu est un glaive à double tranchant.
Le verbe diviser que Jésus emploie ici n’est pas équivalent à séparer. Pour créer un couple, il faut se séparer de son père et de sa mère et c’est une séparation qui est créatrice. Ici il s’agit bien des dissensions, des conflits provoqués par l’Évangile. Celui-ci disloque une paix menteuse, une fausse paix, il s’en prend aux dominations qui pèsent sur les gens, il part à la recherche de ce qui est perdu.
Faut-il aimer le Christ plus que son père et sa mère, aimer ceux-ci moins que le Christ ? Est-ce cela : entrer dans des calculs, établir des hiérarchies, poser des exclusivités ? Je ne pense pas que l’Évangile va dans ce sens. Mais les liens de sang, les liens familiaux peuvent être le lieu de la possessivité, de la domination. Il s’agit en sens contraire d’entrer dans la dépossession pour pouvoir reconnaître que toute la bonté n’est pas donnée dans la famille mais vient d’une bonté originaire, celle d’un Dieu qui fait toutes choses bonnes.
On peut alors comprendre pourquoi Jésus dit de prendre sa croix.
Prendre sa croix comme Jésus a pris la sienne, c’est encore une formule insupportable. Il ne s’agit pas d’une simple formule ascétique, c’est la conséquence de l’Évangile où le croyant est appelé à suivre Jésus et il ne s’agit pas non plus d’une pure disposition spirituelle ou intérieure car parfois il faut prendre parti, s’opposer, aller vers les exclus…
Où cela nous mène-t-il ? Notre passage est clair : l’objectif n’est pas de brimer mais bien de trouver la vie, non pas au sens purement biologique ou au sens vitaliste tel que la publicité le propose mais au sens de souffle. Mais qu’est-ce que trouver la vie ? Jésus répond : « à cause de moi » et il y a une perte.
Où tout cela se joue-t-il ? Un verbe est revenu plusieurs fois dans notre passage, comme une insistance : accueillir. L’accueil du Christ se passe dans l’accueil de l’autre. Et il suffit parfois d’un verre d’eau donné au bon moment…

Fr. Hubert

Lectures de la messe :
2 R 4, 8-11, 14-16a
Ps 88 (89), 2-3, 16-17, 18-19
Rm 6, 3-4.8-11
Mt 10, 37-42

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