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J’aimerais m’arrêter avec vous sur trois moments de l’évangile qui vient de nous être lu.

« Qu’est-ce que cela pour tant de monde ? ». C’est la réaction spontanée d’André devant les cinq pains et les deux poissons qu’un jeune garçon a emporté avec lui.

Nous pourrions en dire autant par rapport à l’énormité des tâches que l’humanité a devant elle : la paix entre les hommes, la famine, la multitude des réfugiés et des sans-papiers.

L’évangile attire cependant notre attention : avec cela, avec ces cinq pains et ces deux poissons quelque chose peut advenir. Ce peu de chose mis en commun inaugure, fait du neuf, ouvre une issue. Une brèche a été faite et pourquoi ne pas continuer. Les besoins sont énormes mais c’est par des gestes simples multipliés que la nouveauté se fraie un chemin. Comme ce jeune garçon, chacun de nous est porteur de possibilités. De toute évidence, elles sont limitées mais conjuguées avec d’autres, reliées, partagées, elles donnent de l’avenir à la vie.

Au fond, sans ce jeune garçon, sans ses cinq pains et ses deux poissons rien n’aurait eu lieu. Le divin passe par son geste de confiance, par son lâcher-prise.

Autant qu’André, Jésus est réaliste : qu’est-ce que cela pour tant de monde ? Mais l’objection risque de se fixer, de devenir une idée fixe et dès lors de verrouiller la situation. Or ce qui intéresse Jésus, c’est précisément que l’on s’en sorte. Il propose de remettre du jeu, de relancer le jeu, là où c’était l’impasse.

Ce qu’il propose, c’est qu’on puisse s’ouvrir à de l’autre, à de l’inattendu, de l’inespéré afin qu’une situation ne soit pas figée.

Au terme de ce pique-nique improvisé, Jésus invite ses disciples à ramasser les morceaux qui restent, pour que rien ne soit perdu. On peut se demander si le véritable motif de cette invitation est un souci d’économie.

Que rien ne soit perdu est une ligne de fond qui parcourt tout l’évangile. On pourrait même dire que l’Évangile est précisément cela : que rien ne soit perdu. C’est-à-dire que tout aille à la vie, que tout passe sur l’autre rive du monde, son autre versant. Hors du meurtre, hors de la destruction. Oui que tout passe dans la plus grande force de vie, que tout soit sain et sauf. Les disciples, ceux qui se sont mis à la suite de Jésus sont invités à faire cela : prendre soin de tout ce qui rend la vie plus humaine, aller vers ce qui est perdu, aller rechercher ce qui se perd … Le divin est de ce côté-là.

« Jésus savait qu’ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira, tout seul, dans la montagne ».

Quel manque de réalisme ! N’aurait-il pas dû saisir au vol l’opportunité qui s’ouvrait ? Il aurait pu retourner la situation à son profit, faire comprendre aux gens qu’il s’agissait d’autre chose.

Jésus ne le fait pas. Il se retire, prend de la distance par rapport aux attentes, par rapport à un Dieu fantasmatique. Un Dieu tout-puissant qui par ses interventions est capable de régler tous les problèmes de l’humanité, un Dieu qui fait dans le merveilleux et le miraculeux. Le Dieu-solution. Le Dieu de nos fantasmes. En se retirant, Jésus crée un vide ; il remet en question ceux qui veulent le suivre. Il remet de la question, là où l’on pense avoir trouvé la réponse.

Il faut avouer que c’est là un Dieu qui n’encombre pas, qui ne prend pas toute la place. Il laisse du vide. Il laisse de la place. Un Dieu qui s’efface.

Fr. Hubert Thomas

Lectures de la messe :
2 R 4, 42-44
Ps 144 (145), 10-11, 15-16, 17-18
Ep 4, 1-6
Jn 6, 1-15

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