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Bien chers amis,

Le jour de sa profession monastique, frère Étienne avait choisi un verset du livre des Lamentations pour signifier dans quel état d’esprit et de cœur il allait vivre cet engagement fondamental. Le choix de ce passage avait naturellement éveillé des questions et même un peu d’inquiétude de voir des jérémiades gâcher ce jour de fête. Il est vrai que ce recueil contient principalement des plaintes attribuées au prophète Jérémie devant le désastre arrivé au peuple d’Israël. Pourtant le verset était celui-ci : « Il est bon d’attendre en silence le salut du Seigneur » (Lm 3,26). Expérience fondamentale que même au cœur du malheur, l’espérance peut encore trouver un espace pour reprendre souffle, que l’amour du Seigneur n’est pas épuisé, qu’il se renouvelle encore et encore parce que sa bonté l’emporte toujours sur la radicalité du mal.

Aujourd’hui, comme la plupart d’entre vous, nous sommes confinés, stupéfaits devant le spectacle d’un monde à l’arrêt. L’hôtellerie est déserte. L’église, sans doute pour la première fois de son histoire, n’entend plus retentir les paroles de la consécration (les évêques nous ayant demandé de ne plus ouvrir les célébrations au public), les frères se positionnent devant un agenda qui devient anormalement léger,…

Bien sûr, nous continuons à prier la liturgie des heures, à faire notre lectio, à trouver des activités et des travaux qu’on avait reportés à un improbable temps mort. Mais, au fond, nous réalisons, au-delà du bourdonnement anxieux des médias, que nous sommes appelés à descendre au lieu de la vraie prière et d’un questionnement qui appelle à la responsabilité. Nous sommes meurtris par ce qui arrive et en même temps comme appelés à sortir du sommeil.

Les malades sont touchés dans leur corps, et le corps de notre société se découvre malade. Nous pouvons ici nous souvenir du grand philosophe Paul Ricœur qui écrivait : « Précisément parce que ma civilisation est comme l’extension de ma chair et adhère à mon destin spirituel, ma civilisation est comme mon corps lui-même, le temple de l’Esprit. La foi chrétienne concerne ma civilisation puisqu’elle annonce la Royauté cachée de notre Seigneur sur le cours de ce monde et sur le cours de l’histoire, cette Royauté qui éclatera aux yeux aux derniers jours. Je crois que, malgré les apparences, Christ règne déjà sur cette promotion de valeurs, malgré le démoniaque qui la défigure, au-delà de ce démoniaque qui la cache. Je crois que le Christ vient à la fin de l’histoire et de ma civilisation et que sa venue sera la découverte de son règne actuel. »

Lorsque des limites sont rétablies et que l’on élague nos vies jusqu’à y retrouver l’essentiel, nous pouvons mieux reconnaître les signes du Royaume déjà là. Ce matin, je découvrais l’information relatant que, dans le port de Venise, des dauphins reviennent nager à proximité des quais et semblent manifester leur joie de retrouver une eau pure grâce à l’arrêt du tourisme et à la diminution de la pollution, conséquence du confinement. Comme un merci pour cette trêve dans la guerre acharnée que fait Mammon à la Nature et aux défavorisés. Saurons-nous voir les traces de la Résurrection et tirer les leçons de cette étrange période de notre histoire ?

Bonne fête de la Résurrection.

Frère Renaud