prieur2

Bien chers amis,

Dans le dernier numéro de la lettre de Wavreumont, nous vous avons partagé le début du travail communautaire d’actualisation de la Règle de saint Benoît. Nous poursuivons à présent avec un thème typiquement bénédictin : l’humilité. Valeur peu appréciée à notre époque, souvent soupçonnée de culpabilisation ou d’atteinte à l’estime de soi. Il est vrai que son approche est difficile et nécessite l’acceptation d’un processus de conversion pour bien la comprendre.

À l’office de complies, ces dernières semaines, nous avons écouté une réflexion renouvelée de cette réalité spirituelle par Françoise Lecorre, à découvrir dans son beau petit livre paru chez Lessius : « L’humilité, ni vue ni connue. » En voici un extrait : « Nous avons sans fin besoin de réentendre l’appel, de réentendre la bouleversante nouvelle, de chercher les lieux où ce murmure perdure, inextinguible, de rencontrer les personnes qui en vivent. Nous avons besoin de vivre en Église pour vivre pleinement au milieu de ce monde. Nous en avons besoin parce que notre mémoire est inconstante, notre cœur troublé, notre résolution fragile, notre foi vacillante ; sans compter notre société fluide, nos activités éparpillées, notre pensée assaillie par le flux des informations sans suite. Telle qu’est l’Église, offerte, malmenée, abîmée par son péché, elle demeure par devers tout le lieu de la mémoire obstinée, de la mémoire fidèle, de la répétition et du rite. Elle garde et donne à tous ce très peu de paroles et de gestes, cette aura de silence qui rassemblent et permettent de se tourner vers Dieu. Elle est ainsi centre de gravité, où se disent les fautes, où s’avoue la distance d’avec Dieu, où se reconnaissent tous les manques d’amour. Et parce qu’en elle se dit le pardon, un pardon sans limites, elle est aussi le lieu des renaissances, des retours, des attentes tenues vives. Sa prière en tous les points du globe porte aussi bien l’humanité que chaque petite vie individuelle, même dans l’insu ou le refus  » (pages 111-112).

Des paroles comme celles-là devraient nous donner le goût d’espérer encore, même si les mauvaises nouvelles et les malheurs font pression sur nos existences. En effet, au début du carême, je vous disais : « Ça commence à bien faire !  » Cette expression qui montre chez une personne le dépassement du supportable, nous pourrions l’avoir au bout des lèvres, alors qu’une guerre en Europe vient encore appesantir le bilan déjà lourd de ces dernières années. Le mot « ça » se dresse en tête de phrase et signifie l’accumulation d’adversités qui bouche l’horizon. Et ça obstrue la vie, ça tourne en rond et ça fait mal.

Pourtant le carême nous a donné l’occasion d’un retournement de valeurs, un déplacement du regard. En l’occurrence, il s’agirait, dans notre expression, de déplacer le « ça » à la fin de la phrase : « Ça commence à bien faire ! » deviendrait alors « Commence à bien faire ça ! » Vous sentez dans ce petit changement le vent de liberté qui en résulte. Le malheur n’est plus premier. C’est ma capacité de sujet, d’enfant de Dieu qui reprend le devant de la scène. Quel que soit ton malheur ou ton découragement, commence à bien faire ce que tu peux encore faire ou encore être. L’exemple courageux de bien des Ukrainiens qui, plutôt que de se laisser tétaniser par la peur, font de petites choses pour améliorer le sort de leurs soldats et contribuer à la résistance. Ou bien ce jeune Russe, mis au cachot, pour avoir manifesté contre la guerre, peut encore continuer à s’ajuster à sa conviction profonde et être résistance, par le seul fait d’être en paix avec lui-même là où il est. Ces exemples pourraient stimuler notre propre participation aux combats du monde.

L’idée de commencer porte aussi une force de renouvellement au cœur de l’apparemment répétitif. Je vais refaire quelque chose, mais en m’y plongeant à neuf, recommencer un parcours ou un projet parce que j’y perçois un renouvellement qui éclaire l’obscurité ambiante. Et ce « commencer » nous ramène au Bereshit de la Genèse.

Apprends à commencer dans un principe : Remets Dieu en tête de ta vie et vis !

Bonne et sainte fête de Pâques.

Frère Renaud