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Bien chers amis,

Au chapitre deux de la Règle, saint Benoît avertit l’abbé qu’il devra rendre des comptes sur deux choses : son enseignement et l’obéissance de ses disciples. Pour s’en convaincre, l’abbé peut intégrer dans sa propre vie cette intuition profonde de la vie monastique : « Par tes actes et par tes pensées, Dieu t’engendre continuellement. »

En général, nous considérons que les bonnes pensées produisent les bonnes œuvres, mais l’inverse est vrai aussi : les actes ajustés ouvrent l’espace nécessaire au sens et à la créativité. L’obéissance des disciples représente la mise en place de réflexes, de disponibilités, d’organisations qui va permettre un en-sens-sement, une découverte de sens qui nous ouvre à une autre dimension de la réalité.

Par exemple, décider de faire attention au silence aux abords de l’église, c’est l’obéissance à une convention communautaire. Découvrir que le fruit de cette mise en pratique conjuguée donne un esprit de respect qui introduit à la présence mystérieuse de Dieu dans la prière, c’est du sens déposé dans l’espace et dans le temps. L’abbé doit donc rappeler la pratique commune, ici ne pas parler à haute voix dans les couloirs aux abords de l’église, et montrer que le résultat de cette pratique est un enseignement : le sentiment de légère gravité qui donne envie de laisser nos soucis et d’entrer dans la compagnie du Seigneur.

Si nous nous engageons dans cette logique, jouant chacun notre rôle, cela nous unit plus que nous ne le pensons, comme le suggère saint Grégoire le Grand : « En acceptant la foi, nous sommes frères et sœurs du Seigneur. Nous devenons sa mère en annonçant la Parole. Il engendre en quelque sorte le Seigneur, celui qui le fait pénétrer dans le cœur de son interlocuteur. Il devient sa mère si sa Parole fait naître l’amour du Seigneur dans l’âme du prochain. »

En d’autres circonstances, c’est une importante redécouverte de sens qui va me permettre de redonner une consistance structurelle à ma vie. Une parole a ranimé le désir endormi en moi. À partir de cet élan, je vais reprendre un horaire oublié, une pratique de lecture ou de travail manuel qui ouvre comme une source cachée. Une petite parabole peut illustrer cette idée, sachant qu’une parabole a toujours un côté hyperbolique.

Imaginez Berlin bombardée à la fin de la guerre. Tout est chaos. Le tracé des rues ne se reconnaît plus que par quelques façades en équilibre. Au milieu des gravats, un enfant s’avance. Il est tout jeune et plus rien autour de lui ne semble apte à lui offrir la vie. Pourtant il s’avance comme en quête d’espérance. Puis soudain, il s’arrête, semble entrer en lui-même comme dans son monde et saisit pourtant ce qu’il trouve autour de lui : une brique, un morceau d’étoffe, une seconde brique, un bout de bois. Il les assemble, il imagine, il joue ! Il fait d’un champ de ruine un espace de jeu. De ce sens retrouvé, tout peut renaître, tout peut reprendre… Un nouveau monde peut surgir de sa capacité de jouer, de créer une inutilité d’innocence qui sauve.

Peut-être que dans notre vie spirituelle il en va ainsi également. Sur les ruines de nos projets, de nos institutions, de nos résolutions, nous pouvons recommencer à vivre quand nous nous découvrons capables de jouer comme un enfant, d’être libres intérieurement, libérés de beaucoup de choses dont nous avions fait un joug.

Ce qui s’est passé autour du meurtre de George Floyd aux États-Unis est une explosion de sens pour guérir en profondeur une obéissance structurelle malade. Les policiers posant un genou à terre ou serrant la main de manifestants remettent du jeu dans un système sclérosé. Arracher pour planter, démanteler pour créer sur de nouvelles bases : c’est un langage de prophète. Beaucoup de jeunes ont pris des risques pour dire non à l’injustice. C’est de cela que notre monde a besoin. Ils nous apprennent ce que veut dire « consoler ceux qui pleurent », et que la consolation n’est pas une affaire de faibles, mais un acte de justice, un acte politique qui dit clairement : ce que tu as subi n’aurait pas dû arriver !

Frère Renaud
juin 2020