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Bien chers amis,

En ce mois de septembre, nous avons fêté l’exaltation de la croix, liturgie durant laquelle nous entendons ce texte étrange du livre des Nombres où il est question de serpents mordant les Israélites et d’un serpent de bronze qu’il faut regarder pour être sauvé.

L’image du serpent est discrètement présente dans toute la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse.

Devant cette constatation, je me suis demandé si un couple de serpents avait été accepté par Noé dans l’Arche et quelle partie du navire lui fut octroyée comme quartiers. Je dis cela parce que cet animal n’est guère apprécié d’habitude et on imagine mal cohabiter avec lui, sauf quelques originaux qui en font leur compagnon domestique.

Pourtant, les pères monastiques nous mettent en garde sur la tendance du reptile à se faire discret et à occuper clandestinement bien des demeures, y compris notre maison intérieure, notre âme. Cet animal se tapit, comme l’impie, dans le psaume, guette l’innocent. Quand on le découvre, c’est sous le coup de la surprise et de la frayeur. Pareillement, lorsqu’un rhume vous guette, au moment où vous éprouvez le besoin de revêtir un gilet et quand un frisson vous saisit, c’est déjà trop tard, selon la maman de frère Claude.

Au début du confinement, l’amoureux était convaincu d’être toute bienveillance pour sa compagne et vivait ces jours de retrait comme une aubaine, le moine était convaincu d’être un homme de paix et de vertus,… et pourtant avec l’usure des jours et la monotonie des heures, un mot de travers peut devenir une forte affliction du cœur qui se transforme en aigreur, en arrogance et parfois en violence. Pour les Pères, c’est le signe que le serpent est encore tapi au fond de notre âme, comme camouflé, et que nous ne l’avions pas vu. Si nous réagissons par le silence et l’humilité, alors nous affaiblissons le serpent et il dénoue son étreinte. Mais si nous choisissons l’irrespect et la rancune, alors le serpent répand son venin en nous, ronge notre intériorité ; il se fortifie de jour en jour et dévore tout effort de conversion, si bien que nous vivons pour le péché et plus pour la Vie.

Selon Grégoire Palamas, c’est le stade où la volonté est tyrannisée et où l’homme est rendu semblable au serpent alors qu’il était compté parmi les fils de Dieu. En effet, cet auteur nous rappelle que notre âme est une, mais possédant trois facultés : l’intellect, le désir et la volonté. Ces trois facultés doivent être unifiées et tournées vers Dieu. Le serpent révèle et promeut la division interne, et quand la division grandit, l’intellect entre dans l’ignorance de Dieu, le désir préfère les créatures au Créateur et le vouloir est soumis à la tyrannie des passions.

Pourtant notre reptile peut aussi porter une symbolique positive comme dans le caducée du corps médical et des pharmaciens, ce qui induit que, même arrivés à ce stade, l’image du serpent d’airain nous enseigne : nous pouvons retrouver le Christ en le contemplant sur la croix, partageant ce que nous sommes devenus ; dans notre écartèlement intérieur, nous le reconnaissons venant rejoindre notre sort de disloqués, lui qui était dans l’Unité de Dieu. Si nous accueillons sa venue, nous sommes rétablis dans l’Un. Notre serpent intérieur devient oiseau.

Dans une vision incroyable, Jung décrivait ainsi cette métamorphose que nous pouvons vivre dans la force de la résurrection, au niveau psychologique, mais aussi spirituel : « Je vis le serpent noir grimper sur le bois de la Croix. Il pénétra en rampant dans le corps du Crucifié et ressortit métamorphosé par sa bouche. Il était devenu blanc. Il s’entortilla autour de la tête du mort, pareil à un diadème, et une lumière brilla au-dessus de la tête, et à l’est le soleil se leva dardant ses rayons. » À comprendre qu’en moi, une part est animal, une part est homme, une part est Dieu ; et dans le Christ, les trois sont unifiées, et le serpent peut devenir oiseau.

Tout cela peut sembler ésotérique et bizarre, mais peut aussi rejoindre simplement notre quotidien : dans le train-train de chaque jour, si je suis trop lové, dans mes habitudes serpentines, sur mes petites préoccupations, mes petits soucis, mes petits murs étroits, le Christ m’appelle à l’écouter, à le recevoir et à prendre de la hauteur comme un oiseau : aujourd’hui, quel frère pourrait avoir besoin de mon aide, que puis-je inventer pour me mettre au service de l’amour, quelle parole de réconfort pourrais-je prononcer,… Cela semble tout simple, en effet, mais pour le vivre, il faut le faire et prendre son envol, comme la colombe de l’Arche.

Frère Renaud
septembre 2020