On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. La formule n’est pas de moi. Mais je viens de la prononcer. Si on vous demande tout à l’heure ce que frère François a dit dans son homélie, vous pourrez répondre : « Il a dit qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. » Vous ne mentirez pas, c’est vrai que je l’ai dit. Mais votre interlocuteur ne croira pas plus que vous-même que cette phrase est de moi.

Cette phrase, devenue proverbiale, peut être prononcée dans des circonstances très diverses, qui lui donnent des colorations variées. Elle peut être la réplique d’un chef d’armée accusé d’exposer inutilement ses hommes pour une victoire incertaine. Celle d’un patron à qui on reproche de sacrifier ses ouvriers au rendement de son affaire. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, disent-ils avec un haussement d’épaules. Ailleurs, c’est l’argument d’un comité de gestion qui se dispose à consentir une grosse dépense : il faut ce qu’il faut. La même formule peut servir d’encouragement : tu n’obtiendras rien sans sacrifice. Elle pourrait servir de mise en garde : attention, mon petit ami, tu prends des risques, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Reste à savoir pourquoi je vous dis tout cela, vous n’êtes pas venus ici, masqués, pour apprendre à faire des omelettes. Mais, me semble-t-il, tout ce que je viens de dire à propos de ce dicton pourrait être dit de certaines phrases de l’évangile. En particulier de l’une d’entre elles, assez déroutante, qui se trouve au beau milieu de la page que nous avons lue aujourd’hui, entre la parabole du semeur et son explication : À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. C’est Jésus qui a dit cela. Et on l’a tellement bien retenu qu’on le trouve cinq fois dans les trois premiers évangiles. Parole d’évangile, donc, incontestablement. Pour autant, cela ne veut pas dire à coup sûr qu’elle nous soit proposée comme un précepte de vie. Ni même que Jésus en soit l’auteur.

À celui qui a, on donnera ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Au premier abord, cette phrase a toutes les allures d’un gémissement. Comme le laisse entendre Jean-François Six (Les Béatitudes aujourd’hui, Paris, Seuil, 1984, p. 69), Jésus a pu la cueillir sur les lèvres de ses voisins, des petites gens de la campagne qui constatent amèrement que les riches sont toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres. L’argent va à l’argent. Si on répète cela, ce n’est pas pour s’en réjouir. Encore moins pour en faire un principe de gouvernement ou un programme économique.

Mais à force d’être répétée, cette plainte prend la valeur d’un proverbe, qui peut revêtir des significations différentes. Jésus la met dans la bouche d’un roi sanguinaire, qui l’instant d’après va ordonner qu’on égorge ses adversaires politiques sous ses yeux (Lc 19,26-27). On devine que Jésus ne présente pas ce roi comme un modèle, même s’il s’appuie sur une parole d’évangile pour justifier son intransigeance. Ailleurs, le dicton devient un avertissement : faites attention à ce que vous entendez (Mc 4,25) et à votre manière d’écouter (Lc 8,18), vous courez le danger d’en perdre le bénéfice si vous ne veillez pas à le conserver dans votre cœur. Alors que, si vous accueillez la parole de Jésus avec bienveillance, elle portera du fruit d’elle-même, bien au-delà de ce que vous serez en mesure de produire. Et, dans notre évangile, l’avertissement ne retentit pas comme une menace, car il est environné de miséricorde : à ceux du dehors, à ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas entendre l’enseignement, il reste les paraboles, qui sont à leur portée. Vous allez l’observer sans peine : demain, ce soir peut-être, vous aurez oublié ce que je vous ai dit ce matin, mais vous serez tous capables de raconter la parabole du semeur.

Fr. François Dehotte


Lectures du jour

Is 55, 10-11
Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14
Rm 8, 18-23
Mt 13, 1-23

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