Tout de même, lorsqu’on farfouille dans les textes du nouveau testament, on ne peut que constater que les Écritures ne nous laissent de Marie qu’un portrait plutôt fragmentaire, et que beaucoup d’aspects de son existence – la plupart, en réalité – nous resteront pour toujours inconnus. Deux des évangiles, Matthieu et Luc, la mettent en scène dans les récits entourant la naissance et l’enfance de Jésus. Elle apparaît encore, surtout chez Jean, et brièvement, durant la vie publique de Jésus, comme une lointaine compagne de route jusqu’au pied de la croix. Luc la mentionne encore au milieu du cercle des disciples, jusqu’à l’événement de la Pentecôte, et alors elle disparaît. Une tradition orale nous signale simplement qu’elle a habité Éphèse, puisque s’y trouvait aussi le fameux disciple que Jésus aimait et à qui il a confié sa mère. On visite d’ailleurs, dans les ruines de cette vieille ville, la maison où Marie a résidé. Une dernière tradition, celle dont nous faisons mémoire aujourd’hui, nous dit qu’elle s’est endormie, si l’on peut dire, entre les bras de son Fils ressuscité, venu la prendre avec lui, au milieu du cercle des douze, mystérieusement réunis une dernière fois autour d’elle pour cette ultime étape.

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C’est bien peu de choses, finalement, mais c’est beaucoup aussi. La tradition orientale, en particulier, est riche d’une méditation profonde à propos de Marie. Je vous invite donc à un petit voyage dans le monde des icônes de la Mère de Dieu, à la découverte d’un mystère qui peut encore nourrir aujourd’hui notre vie spirituelle.

Les icônes de la mère de Dieu sont par excellence celles qui nous font contempler et entrer dans le mystère de l’incarnation, et même, pour reprendre une expression de Maria Donadeo, de la « réalité théandrique[1] », c’est à dire de l’engagement du Dieu de l’Alliance au cœur de notre histoire humaine, s’unissant à nous jusqu’à devenir l’un de nous. Selon l’adage célèbre dans les Églises d’Orient : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». Marie nous donne et nous montre son fils, ce Fils de Dieu que nous contemplons en Jésus, ce Dieu qui en Jésus se rend solidaire comme jamais de notre humanité, pour que Jésus puisse attirer à lui cette humanité, et en lui l’unir au Père dans une pleine communion, pour que l’homme puisse accéder pleinement à cette réalité d’image et de ressemblance divine, comme il a été créé à l’origine.

La tradition nous enseigne que le premier peintre d’icônes était un des évangélistes – rien que ça ! – Eh oui ! C’est saint Luc qui est considéré comme celui qui a « écrit », comme on dit, les premiers portraits de Marie. Trois modèles d’icônes mariales sont sortis de son atelier. Regardons-les d’un peu plus près : Tout d’abord, celle qui montre le chemin, celle qui nous guide vers Jésus, qui montre à l’humanité Jésus Voie-Vérité-Vie[2]. Le second type est celui de la mère qui se rapproche de son fils dans un mouvement de tendresse. Le troisième est celui de la priante qui porte en elle Jésus et oriente toute prière vers lui.

La Vierge-guide tient Jésus sur ses genoux, mais ce n’est déjà plus l’enfant, c’est le maître de la vie. Il garde dans sa main le rouleau de la Parole, présence de son Père qui ne cesse de nous parler et de nous appeler, cette Parole que son Fils nous ouvre et nous déroule chaque jour, pour que nous en vivions et pour que nous entrions dans le dialogue d’âme à âme auquel il nous invite.

La Vierge de tendresse serre Jésus contre elle, se penche vers lui, sans pourtant cesser de nous regarder, nous qui contemplons l’icône, nous appelant ainsi à aimer et à chérir nous aussi ce Fils qu’elle a accompagné durant toute sa vie. Elle se penche vers Jésus, mais on peut aussi se demander si ce n’est pas Jésus qui l’attire à lui, comme il attire à lui toute son Église, et plus largement, toute l’humanité, selon cette citation de l’évangile de Jean : « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. » (Jn 12, 32). C’est d’une certaine manière, le mystère que nous célébrons aujourd’hui. Sans doute Jésus accueille aujourd’hui celle qui l’a porté et qui l’a donné au monde entier, mais en Marie, humble et ordinaire femme de Galilée, c’est chacun de nous qui est introduit dans la demeure d’éternité où nous sommes attendus. Cette icône est alors révélatrice de ce qu’est la miséricorde de notre Dieu. Elle nous invite à dépasser les images archaïques dans lesquelles trop souvent on peut se laisser emprisonner, pour risquer à travers tout cette étreinte où le cœur de l’âme divine et où le cœur de l’âme humaine s’éveillent mutuellement et entrent en communion.

La Vierge priante, debout, ouvrant les bras, est souvent représentée avec, au niveau de son cœur, un médaillon laissant voir la figure de Jésus bénissant. Par sa prière, elle fait entrer son Fils dans le monde, lui fait place au plus profond de notre réalité, lui offre un espace et, en quelque sorte lui permet d’agir, de transformer ce monde, de lui redonner son véritable sens, d’en faire, discrètement sans doute, mais bien réellement malgré tout, un lieu de Dieu. Par sa prière, toute réalité, même la plus insignifiante, est comme transfigurée. Par sa prière, le cadeau gratuit de notre Dieu, à vrai dire, ce cadeau qu’il est lui-même, est là, à nouveau donné. Elle porte Jésus dans ses entrailles : elle nous le rend proche, et lui permet encore de rapprocher de lui tout notre monde. En ce sens, la tradition orientale a fait de Marie un vrai maître, qui nous enseigne et nous guide sur le chemin de la prière la plus authentique.

De ce fait, toute prière qui porte ainsi le Christ, inaugure ce monde nouveau, ce Royaume étonnant et révolutionnaire que Jésus annonce. Elle « porte l’espérance et la fidélité à ce qui caractérise fondamentalement l’humain » – et précisément cet humain rendu à sa vraie nature, divine, oserais-je dire, cet humain des béatitudes – « : la pauvreté en esprit, la douceur, l’affection, la faim et la soif de justice, la miséricorde, la pureté de cœur, le désir de paix[3] ».

Pour beaucoup, Marie est une compagne de route, proche et amicale. Qu’elle reste un guide sûr, nous conduisant entre les bras de son Fils qui, avec elle, nous prend nous aussi chez lui et nous invite à partager la joie des retrouvailles.

Fr. Étienne Demoulin

Nota :

Pour la Vierge-guide, voir sur Internet (wikipedia) : l’icône de la Vierge Hodigitria.

Pour la Vierge de tendresse, voir sur Internet (wikipedia) : l’icône de la Vierge Eleousa.

Pour la Vierge priante, voir sur Internet (wikipedia) : l’icône de la Vierge Orante.

[1] Maria Donadeo, Les icônes, Mediaspaul et Editions Paulines, Paris 1985. Page 88

[2] Maria Donadeo, Icônes de la Mère de Dieu, Mediaspaul et Editions Paulines, Paris 1984. Page 18

[3] Armand Abécassis, Jésus avant le christ. Presses de la Renaissance, Paris 2019 page 147

Lectures de la messe :
Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab)
Ps 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16
1 Co 15, 20-27a
Lc 1, 39-56

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