Torah being read at a Bar Mitzvah

Permettez-moi de vous dire que l’évangile de ce jour m’a rempli de gratitude, et que j’ai accueilli les paroles de Jésus avec beaucoup de reconnaissance. C’est que je suis définitivement un amoureux de la Torah. Elle est devenue pour moi depuis longtemps l’écrin qui cache et protège la Parole d’amour et de libération de ce Dieu merveilleux qui a un jour osé se risquer sur nos chemins d’humanité pour les ouvrir et les illuminer.

Jésus nous dit tout d’abord qu’il n’est pas venu abolir la loi, mais l’accomplir. Regardons ceci d’un peu plus près. Pour beaucoup, cela signifie que désormais, l’Ancien Testament n’a plus d’autre valeur que celle d’une vielle archive, le témoin d’une spiritualité dépassée et remplacée par la parole neuve de l’évangile. Un des arguments les plus utilisés pour justifier cette prise de position, c’est que le Dieu de l’Ancien Testament est le Dieu de la loi, de la justice et du châtiment, tandis que celui que Jésus annonce, c’est le Dieu de l’amour et de la compassion. Mais bien sûr, c’est là ignorer complètement que le juif Jésus a été imprégné depuis sa plus tendre enfance par cette Torah qu’on lui a racontée et enseignée, qu’on lui a appris à aimer, à chérir même, et où il a découvert et contemplé le visage de ce Père des cieux entre les mains de qui il a remis toute son existence.

Notons déjà que Jésus ne nous demande pas de tourner le dos à la loi, comme si celle-ci ne pouvait être que le contraire de l’amour, mais de prendre distance d’avec une perception légaliste dans laquelle on court le risque de l’enfermer. Le problème est-il dans la loi, ou plutôt dans une certaine manière de la voir et de se situer par rapport à elle ? Comment comprenons-nous la loi, qu’en faisons-nous : là est la vraie question ! Peut-être que Dieu ne serait pas d’accord avec nous, qui sait ? Peut-être aimerait-il nous suggérer que, sans loi, c’est la violence qui aurait le dernier mot. En quelque sorte, passer de l’état de droit à la loi de la jungle … Peut-être les balises d’un chemin de vie sont-elles nécessaires pour nous conduire à un véritable amour de l’autre, à apprendre à le percevoir comme un frère et non comme un concurrent, une menace ou un ennemi …

Donc, Jésus n’est pas venu pour abolir la loi, mais pour l’accomplir. J’aime bien le verbe hébreu utilisé pour traduire « accomplir ». Il signifie : réaliser, mettre debout, redresser, rendre durable. En d’autres termes, en Jésus, dans la pratique de Jésus, nous pouvons découvrir et comprendre comment réaliser la Torah, comment la rendre effective. Il nous en donne la clef. Il en est, si je puis dire, le principe d’interprétation. Il ne l’annule pas, mais il nous en offre le mode d’emploi. Il n’en fait pas une contrainte à laquelle nous soumettre, une espèce de dressage, en somme, mais il retrouve son cœur, un appel à la vie et à la liberté. Notre Dieu, le Dieu de Jésus-Christ, Celui que Jésus-Christ a contemplé dans la Torah, aime que nous nous redressions, que nous soyons remis debout : c’est alors qu’il peut vraiment nous rencontrer et nous aimer. Le Dieu de la Bible ne veut pas que l’homme soit devant lui comme une carpette. Il n’en fait pas un paillasson sur lequel, d’un geste indifférent, il essuierait la poussière de ses pieds.

Car la Torah, en fin de compte, n’est pas d’abord un texte législatif. Le mot « Torah » ne veut pas dire « loi », mais « enseignement ». C’est la parole d’un maître, et non d’un dictateur. C’est une initiation, l’éveil à un chemin de vie, la découverte d’une vraie liberté, la confrontation aux questions fondamentales de toute existence, les étapes d’une Alliance mystérieuse mais bien réelle avec un Dieu pour qui rien n’est fermé, fixé, figé, comme si toute notre existence était déjà jouée, sans surprise, sans nouveauté possible. Notre Dieu est à l’aise précisément dans l’indéterminé d’un face à face amoureux ouvrant l’aventure d’un avenir inédit, où rien n’est écrit d’avance. C’est ainsi qu’il se nomme à Moïse, lors de la fameuse rencontre du buisson ardent. Je vous en propose une traduction un peu impertinente (mais que je peux malgré tout justifier) : « Je me trouve dans l’indéterminé, dans l’inaccompli qui t’appelle à sortir de tous tes esclavages, pour conduire tes frères hors des servitudes du pays de tous les coincements »[1].

Cependant, me direz-vous, les termes utilisés dans l’évangile que nous venons d’entendre, parlent bien de loi et de commandements. Vous avez raison, mais, à nouveau, examinons les choses un peu plus attentivement. Un mot peut avoir plusieurs sens et plusieurs champs d’application. Ainsi, les lois physiques grâce auxquelles on peut calculer la vitesse de la lumière, ne constituent pas les bases légales permettant la rédaction d’un procès verbal pour excès de vitesse (même si certains frères, que je ne nommerai pas, ont la réputation de conduire leurs véhicules d’une façon quelque peu énergique). Nous sommes dans deux domaines très éloignés l’un de l’autre, et pourtant, dans les deux cas, on parle de lois.

Notre Dieu n’est donc pas venu nous infliger les articles de lois d’un code pénal céleste. Il nous fait découvrir les lois de la vie, et nous invite à les choisir et à les travailler avec lui.

Remarquons que la même ambivalence vient colorer les mots « ordre » et « commandement ». Si on me donne l’ordre de mettre mon bureau en ordre, par exemple, indépendamment de la difficulté que cela représente pratiquement, on voit bien qu’ici également, les deux usages du mot « ordre » ne sont pas équivalents.

Notre Dieu n’est pas venu nous soumettre à l’arbitraire de ses décisions. Ses « ordres » ne sont pas des injonctions à exécuter (comme dirait quelqu’un, jouant encore un peu plus sur les mots : et d’ailleurs, exécuter qui ?). Il n’ordonne pas « de ». Il ordonne « à ». Il nous construit, nous fait sortir de notre chaos originel, il nous structure pour nous faire entrer dans le mouvement de son propre dynamisme, de sa propre liberté. Il nous invite à nous plonger dans le grand fleuve de sa lumière, ce grand courant ordonné tout entier à couler vers l’océan de sa joie.

[1] Cfr Exode 3, 14 : « Je serai là », ou « je me trouverai là », selon le sens du verbe « être » en hébreu, dont la conjugaison est appelée indéterminé ou inaccompli dans la grammaire hébraïque classique.

Fr. Étienne Demoulin

Lectures de la messe :
Si 15, 15-20
Ps 118 (119), 1-2, 4-5, 17-18, 33-34
1 Co 2, 6-10
Mt 5, 17-37

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