Hands holding sapling in soil

Les lectures de ce dimanche nous parlent de cèdre et de moutarde. Nous savons bien que les plantes, depuis les premiers jours de la création, font partie du langage biblique. Ce que l’on a parfois un peu tendance à oublier, c’est que les plantes, à l’occasion, peuvent aussi parler. Bien sûr qu’elles peuvent parler ! Il suffit de regarder le dessin animé « Alice au pays des merveilles », et vous verrez comment tout un jardin non seulement entre en conversation, mais se met encore à chanter. Ce n’est pas une preuve très convaincante, me direz-vous. Soit ! Laissez-moi vous entraîner alors dans le monde merveilleux des contes de Hans-Christian Andersen, et en particulier celui qui s’appelle « les fleurs de la petite Ida », où non seulement les fleurs se mettent à parler, mais de plus, organisent un grand bal pendant la nuit dans le château du roi. Vous restez méfiants ? Et pourtant, comme l’affirme Jean de Vries, « le conte de fées dit… ce que devrait être ce misérable monde et donc, ce qu’est sa véritable nature… N’est-il pas ce qui allume dans les cœurs une petite flamme d’espoir ?[1] »

D’ailleurs, et pour clore le débat d’une façon définitive, la Bible aussi sait bien que les plantes peuvent parler. C’est le livre des Juges qui nous en donne la preuve. Au chapitre 9, on nous raconte comment les arbres se mirent en campagne pour se donner un roi. L’olivier, le figuier et la vigne étaient là, et même le buisson d’épines qui finalement fut désigné.

Si la Bible le dit, plus aucun doute ne subsiste !

Le monde que notre Dieu nous a offert n’est pas seulement là pour que nous nous en servions : il vient nous parler, il désire notre amitié, et manifestement, il a quelque chose à nous dire. Comment entrons-nous en dialogue avec lui ? Peut-être croyons-nous que les fleurs sont silencieuses et n’ont pas de voix à faire entendre. Mais la question est peut-être plutôt celle-ci : Avons-nous seulement eu l’idée de les écouter ?

Par exemple, je suis émerveillé par le travail de notre frère Beto dans le jardin et tout l’environnement du monastère. Mais il n’est pas le seul : Frère Luc et René y collaborent aussi, sans compter tout ce que nous devons à nos frères Marc, Jean-Baptiste et Claude, qui s’y sont beaucoup investis, et d’autres frères qui nous ont quittés. Toute une harmonie s’est déployée au fil des ans. C’est l’âme du monastère qu’ils ont contribué à construire. Comment entendre la voix ténue d’une âme ?

Revenons un peu aux lectures de ce jour. Le cèdre et la moutarde : curieux mélange, n’est-il pas vrai ? D’autant plus que le cèdre, bien attesté dans l’Ancien Testament, a complètement disparu dans le Nouveau, tandis que la moutarde est tout à fait inexistante dans l’Ancien. Pas de cèdre dans le Nouveau Testament, pas de moutarde dans l’Ancien. Bon !

A tout seigneur, tout honneur. Invitons d’abord le cèdre, qu’il nous raconte son message et nous fasse part de sa sagesse. Arbre magnifique, au feuillage touffu, à la taille élevée. Parmi les nuages émerge sa cime. Les eaux l’ont fait croître, l’abîme l’a fait grandir, faisant couler ses fleuves autour de sa plantation. Dans ses branches nichaient les oiseaux du ciel, sous ses rameaux mettaient bas toutes les bêtes sauvages, à son ombre s’asseyaient un grand nombre de gens. Aucun arbre dans le jardin de Dieu ne l’égalait en beauté. Le cèdre est aussi un modèle de droiture : « le juste grandira comme le cèdre du Liban », nous a chanté le psaume. Le Bien-aimé du Cantique des cantiques lui est comparé, « sans rival comme les cèdres », dit-on de lui. Les superbes lambris du temple de Jérusalem sont faits de son bois, de même que les colonnes du grand hall du palais royal, dont Salomon est tellement fier qu’il l’appellera la « salle de la forêt du Liban » ! Enfin, le cèdre est aussi le symbole du retour d’exil, de la victoire du Dieu des nouvelles plantations et de la joie de toute la terre, image d’une existence dont la force irrésistible est toujours prête à révéler sa tranquille capacité de déploiement.

Toutefois ce bel arbre porte une terrible faiblesse, liée précisément à sa grandeur majestueuse. Parce qu’il s’est dressé de toute sa taille, qu’il a porté sa cime jusqu’au milieu des nuages, que son cœur s’est enorgueilli de sa hauteur, il va tomber de haut. On ne l’aime plus, on le convoite, et les forêts de cèdres qui faisaient la fierté du Liban, ont aujourd’hui presque disparu. La grande cédraie qui couvrait autrefois les versants enneigés de la chaîne du mont Liban, ne dépasse plus les huit cents hectares, tout au sommet. Mais y survivent deux cèdres de trois mille ans qui, dans leur jeune temps, ont pu voir passer les bûcherons de Salomon…[2]

Face au cèdre, la moutarde fait pâle figure ! Elle s’appelle « sinapi » en grec, « sinapis » en latin, ce qui donnera le mot « sénevé » en français, ainsi que le mot « sinapisme », car s’il s’agit bien sûr du condiment que nous connaissons (et qui monte vite au nez), sa farine servait aussi à confectionner un cataplasme que la pharmacopée antique utilisait volontiers. C’est une plante dotée d’une tige de trente à cent cinquante centimètres de hauteur, aux feuilles velues et portant de jolies ombelles jaunes. Ses branches sont grêles et ses semences sont minuscules, en effet : elles ne mesurent qu’un millimètre de diamètre.[3]

Jésus joue sur le contraste d’une graine à peine visible, qui va devenir une plante de taille respectable. J’aime assez cette image d’un règne de Dieu tellement petit en ses débuts, qu’on n’arrive même pas à le voir. Ses commencements nous échappent, semble nous dire le texte. Mais attention : ce n’est pas parce qu’on ne voit rien que ce mystérieux Royaume n’est pas en chemin ! Peut-être faut-il regarder là où se trouve « la plus petite de toutes les semences » ? Dans notre monde, c’est souvent ce qui est plus gros qui est mis en évidence. Notre Dieu, apparemment, aime la discrétion…

Mais Jésus est un prédicateur qui adore exagérer, et il montre ici également que la fécondité du Royaume qu’il inaugure, dépasse nos attentes, ne se conforme pas à nos raisons ni à nos plans. Elle est imprévisible et prodigue, la vie que Dieu fait naître en nous, avec sa dose d’inattendu qui toujours contredit les calculs les mieux établis. Car où a-t-on vu un plant de moutarde à l’ombre duquel les oiseaux du ciel feront leurs nids et dans les branches duquel ils pourront s’abriter ? C’est à peine croyable, ou même, pas croyable du tout.

Sommes-nous ouverts à la surprise de Dieu ? Notre Dieu-jardinier, que va-t-il semer et faire pousser dans le terreau de nos humanités ?

[1] Hans-Christian Andersen, Contes. Editions Rencontre Lausanne, Suisse 1968. Page 9, citation de Jean de Vries, Les Contes populaires, mise en exergue.

[2] Florence et Marie José Thinard, dans les Jardins de la Bible. Editions Plume de carotte, Toulouse 2014. Pages 38 à 41

[3] Idem. Pages 92 à 93

Fr. Étienne Demoulin

Lectures de la messe :
Ez 17, 22-24
Ps 91 (92), 2-3, 13-14, 15-16
2 Co 5, 6-10
Mc 4, 26-34

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