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Les textes d’aujourd’hui nous parlent d’hospitalité, une attitude déjà hautement recommandée, dans l’Antiquité. Chez les Grecs, notamment, il se disait que mieux valait ouvrir lorsque l’on frappait à la porte, le clochard qui se présentait pouvant être un dieu venu vous visiter.

Voilà qui, par le biais d’une autre tradition, ouvre au sens du récit de la Genèse lu ce matin. Dans le monde sémitique, le plus souvent confronté à des conditions de vie plutôt rudes, l’hospitalité est très importante. Abraham ne se soustrait pas à cette tradition. Il offre même plus que ce que les règles en vigueur exigent de lui pour des visiteurs étrangers, qui viennent à l’improviste alors qu’il se trouve à l’entrée de sa tente.

Qu’y fait-il ? Pour ma part, je dirais qu’il est quelque peu accablé par la chaleur du jour, comme le laisse entendre le texte, ce qui n’exclut pas qu’il y ait en lui depuis l’alliance nouée avec Adonaï une forme nouvelle de disponibilité. Toujours est-il qu’il sort de cet état de prostration, lève les yeux, porte son regard plus loin, voit trois personnages approcher et court à leur rencontre.

Mais surprise pour le lecteur, alors qu’ils sont apparemment trois, Abraham semble s’adresser à un seul en l’appelant « monseigneur ». Le narrateur du récit va constamment jouer sur cette confusion entre singulier et pluriel. La théologie chrétienne y verra une anticipation de la révélation du Dieu trinitaire.

Une autre confusion plane sur le texte : de qui s’agit-il ? La tradition orthodoxe, influencée par les anges mentionnés explicitement dans le chapitre suivant, a plutôt opté pour ces figures célestes, comme l’a montré l’œuvre très connue et représentée dans cette église, l’icône d’Andrei Roublev, moine du XVème siècle.

Mais, au chapitre qui nous concerne, on parle tantôt d’hommes tantôt d’Adonaï. Les différences de traduction témoignent de ce flou voulu sans doute par le narrateur. Cette confusion est un peu troublante pour nos esprits cartésiens, mais, ne nous offre-t-elle pas d’élargir notre sens du divin ? Et si Dieu apparaissait ou, mieux, se donnait à voir, dans la vie ordinaire, au creux de l’humain, ici à travers cette visite étrange de voyageurs anonymes en quête d’hospitalité ?

Le Très-haut « descend » en notre humanité, le Transcendant prend visage d’hommes, au pluriel. Pour ma part, j’y vois une manifestation de l’Incarnation déjà à l’œuvre. Dieu se donne à voir et à accueillir dans le cadre de la vie domestique, au cœur des tâches journalières et au travers d’hommes et de femmes rencontrés sur les chemins de l’existence. Il suffit de lever les yeux, d’élargir le regard, de sortir de soi et d’aller à la rencontre de l’autre.

C’est une nouveauté : Abraham, qui était habitué à dresser des autels et à y offrir des sacrifices, fait l’expérience de la rencontre du Tout Autre à la lisière de sa tente lors d’une visite fortuite d’hommes inconnus et d’un repas amical, où il leur offre le meilleur de ce qu’il possède et où il est accueilli, reconnu dans son désir d’une descendance, puisqu’il lui est annoncé –l’expression hébraïque est elliptique- que Sarah, son épouse, enfantera dans l’année. Ainsi Dieu peut-il être l’hôte de nos vies, dans les deux sens, le français n’ayant qu’un seul mot pour nommer celui qui est accueilli et celui qui accueille.

Dans l’Évangile, il est aussi question d’hospitalité. Nous connaissons bien ce récit de Luc, trop bien peut-être pour ne plus y relever quelques détails surprenants. Si Marthe est débordée dans son travail, pourquoi ne demande-t-elle pas à Marie de venir l’aider ? Son attitude n’est-elle pas un peu puérile :  « Maman, il y a mon petit frère qui… » ? N’est-elle pas enfermée dans un mode de fonctionnement où elle croit devoir tout faire elle-même, au risque de ne pas laisser de place à sa sœur ou, même, à son hôte : c’est elle, Marthe, qui a reçu Jésus, mais l’a-t-elle vraiment accueilli ? En a-t-elle pris le temps, était-elle disponible de cœur ou pensait-elle à tout ce qu’il y avait encore à faire ?

Je vois un contraste avec le texte précédent : Abraham est tout occupé à recevoir ses visiteurs, les termes d’action et de précipitation se succèdent, mais il est centré sur cet accueil, tandis que Marthe est prisonnière d’elle-même, de sa manière d’être et ramène les choses à celle. Ainsi la parole de Jésus s’éclaire-t-elle lorsqu’il dit que Marie a choisi la meilleure part. En fait, la traduction force le texte grec qui parle de « bonne part ». Celle de la liberté intérieure, voilà la seule chose nécessaire. Nulle concurrence entre action et contemplation, les deux sont complémentaires, se nourrissent l’une l’autre, sont chacune, à leur manière, la « bonne part » dont parle Jésus. Simplement, il nous met en garde de ne pas tomber dans le piège de la non-disponibilité intérieure et ça, c’est un fameux (r)appel pour nous aujourd’hui encore !

Marie-Pierre Polis

Lectures de la messe :
Gn 18, 1-10a
Ps 14 (15), 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5
Col 1, 24-28
Lc 10, 38-42

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