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Marc Chagall (1887-1985)
Noé et l’arc-en-ciel
Photo (C) RMN-Grand Palais (musée Marc Chagall) / Adrien Didierjean

Il y a des moments où Dieu en a assez du monde qu’il a créé. Il en a assez parce qu’il voit que le mal est en train de gagner du terrain et de triompher. Le mal l’emporte chez les humains. Alors à quoi bon ! On comprend que cela le mette en colère. Ne vaudrait-il pas mieux tout effacer et tout recommencer à zéro ? Car le mal laissé à lui-même pourrait bien tout faire rater, tout anéantir et engloutir. On a l’impression qu’en décidant le déluge, Dieu laisse les choses suivre leur cours. Ils veulent le mal, eh bien qu’ils le gardent ! On peut toujours penser que c’est là une façon de voir qui prête à Dieu nos attitudes et nos émotions humaines, il reste qu’à travers cette expression le texte biblique veut nous redire quelque chose de fondamental. Il s’agit de lire entre les lignes. Nous dire quoi ? Que la vie, et chaque vie ne vont pas de soi. La vie est chose vulnérable, fragile. En tout cas, elle suppose toujours un dépassement, une victoire sur le mal qui a la possibilité de tout gâcher et de tout anéantir. Tout engloutir… et l’on peut penser que le déluge est une image forte pour dire la puissance du mal laissé à lui-même, sans aucun frein. S’il y a encore de la vie, c’est justement parce que ce mal n’a pas le dernier mot, c’est parce que Dieu le prend de vitesse, se ravise, se repent et redonne de nouvelles chances, de nouvelles possibilités à la vie sur terre. Au fond, l’alliance, la relation l’emportent, oui… mais c’est parce que Dieu le veut, le décide. Il s’engage pour faire aboutir la vie. Quelque part, la vie est un don et non un dû.

La vie humaine est donc une violence dépassée. N’est-ce pas toujours vrai au niveau individuel comme au plan collectif ?

Mais d’où vient la violence ? C’est une rupture, une cassure de ce qui fait alliance. Au lieu de regarder la vie comme un don à recevoir, on la regarde comme un dû à prendre, à maîtriser. Et cela prend bien des figures : jouir…à mort, ou « ôte-toi de là que je m’y mette », ou encore exploitation effrénée des ressources de la terre…On n’est plus dans l’alliance bonne ni avec soi, ni avec autrui, ni avec la terre.

Or le Dieu de la vie sait que la vie est dans l’alliance, que l’alliance est ce qui la garde et l’accomplit et c’est pourquoi il pose jusque dans le ciel un arc de lumière qui dira, dans les jours d’orage et de tonnerre, dans les moments nuageux et sombres de l’existence : « laissez-là les arcs de la violence, portez votre regard vers le ciel, vers l’Ouvert. Voyez mon arc-en-ciel, un arc fait de couleurs, c’est ma signature…ou comme mon bras posé sur l’épaule du monde », voilà ce que dit Dieu finalement.

Ainsi, toute existence, dans la condition humaine, est tentée, mise à l’épreuve. Elle ne s’accomplit que par des choix qui sans cesse renouent l’alliance dénouée et défaite.

Jésus, comme nous dit l’évangile de Marc, n’échappe pas à cette condition. A la différence de Matthieu et de Luc, il ne nous dit rien du contenu des tentations. Son récit tient en quelques phrases. Il nous en dit assez néanmoins et même des choses que les autres ne nous disent pas.

C’est l’Esprit qui le pousse vers le désert, vers le lieu de la tentation. L’Esprit n’est jamais absent du moment de l’épreuve, du lieu du combat ; il se porte aux côtés de celui qui doit faire des choix qui orienteront son existence. Si le diviseur est là (dia-bolos signifie le diviseur) il devra compter avec le rassembleur qui veille auprès de ceux qui risquent de rester « prisonniers de la mort », comme dit la deuxième lecture.

Il y a là aussi les bêtes sauvages et les anges. J’aime que l’on me dise que Jésus là vivait avec les bêtes sauvages et avec des anges. Manière de dire que Jésus a effectivement dépassé la cassure qui rompt l’harmonie dans la création mais aussi que, si cela a lieu, c’est parce qu’il a pu vivre la réconciliation intérieure où les forces pulsionnelles (symbolisées par les bêtes sauvages) sont en paix avec les forces spirituelles (symbolisées par les anges).

Alors il peut nous dire : « convertissez-vous…transformez-vous au-dedans parce que vous croyez à la bonne nouvelle ».-

Fr. Hubert Thomas

Lectures de la messe :
Gn 9, 8-15
Ps 24 (25), 4-5ab, 6-7bc, 8-9
1 P 3, 18-22
Mc 1, 12-15

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