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Les textes d’aujourd’hui nous parlent de vivre ensemble, de correction fraternelle et de réconciliation.

Le premier, tiré du livre d’Ézéchiel, est intéressant à plus d’un titre. Avec lui, tout d’abord, s’insinue dans la conscience juive de l’époque l’idée que Dieu peut se trouver et se révéler ailleurs qu’à Jérusalem. La communauté juive est déportée à Babylone et c’est là qu’Adonaï parle par la bouche de son prophète qu’il somme d’être un veilleur : «  Je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël ». Un guetteur, un veilleur.

Le terme est riche. Il comporte plusieurs sens qui se nourrissent l’un l’autre : veiller, guetter, mais aussi attendre ou regarder, voir, mais encore espérer. Le prophète est appelé à discerner ce qu’on appelle aujourd’hui les signes des temps, en l’occurrence pour Ézéchiel les chances de survie de sa communauté. Ce qui est en jeu, pour lui, mais pour notre temps aussi, c’est, dans le contexte qui est donné, de discerner ce qui conduit à la vie ou, au contraire, ce qui est chemin de mort. Le prophète-guetteur appelle à la conversion, au retournement, pour que la vie soit possible. C’est bien ce que confirment les deux versets suivants : « Par ma vie, ce que je désire, dit le Seigneur, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il revienne de sa voie méchante et qu’il vive ! »

C’est pourquoi, celui qui est qualifié de « méchant » et qui fait du tort à toute la communauté doit être averti. C’est un devoir incontournable, sans quoi, dit le Seigneur, « je te demanderai compte de son sang ». C’est très interpellant pour nous aujourd’hui qui vivons dans une société où, sous couvert de tolérance, nous n’osons plus toujours exprimer ce que nous pensons ou croyons, enclins à dire de façon détachée et facile « c’est son problème, ce ne sont pas mes affaires » ou, de manière plus générale, « les autres le font bien » ou encore « cette société va droit dans le mur, mais que faire ? ». Ézéchiel, conscient des conséquences résultant de comportements fâcheux comme l’injustice, l’iniquité ou l’idolâtrie en appelle à la responsabilité personnelle dans la construction d’une communauté ou d’une société solidaire.

Dans l’Évangile de ce jour, Jésus reprend cette thématique, mais ce qui est intéressant dans la démarche qu’il propose, c’est qu’il fait appel à la communauté. En effet, la pratique de la correction fraternelle, si elle est nécessaire, est délicate et demande humilité et tact. Nul n’est parfait, et on peut quelquefois s’illusionner sur soi-même ou cultiver une forme d’aveuglement sur sa manière de vivre ou de fonctionner. Là, le rôle de la communauté ou de proches bienveillants peut être extrêmement utile et aider à démêler les écheveaux dans lesquels une relation, personnelle ou communautaire, s’est empêtrée.

Alors s’éclaire la phrase de Jésus : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. »   Lorsque l’on parvient à un dialogue ouvert et fécond, que l’on recherche ensemble la vérité, que l’on s’ouvre au pardon, alors les chaînes tombent, les nœuds se défont, les tensions s’estompent : quelque chose du ciel se vit déjà sur la terre, on entre un peu décapé, mais heureux, dans le Royaume selon le cœur de Dieu. Libéré, délié et à nouveau lié et solidaire.

Hélas, ce n’est pas toujours possible. On peut rester fermé à toute démarche de réconciliation, enfermé en une spirale négative, ou ne pas être à même de naître à un jour nouveau, le poids de blessures se faisant trop lourd… Faut-il pour autant exclure la personne comme semble le dire la page de Matthieu pour qui, Jésus, manifestement veut imprimer une progression dans la démarche à suivre, la dernière étape étant la mise à l’écart ?

Pour ma part, je pense qu’il s’agit davantage d’une constatation que d’une condamnation : le frère, objet de reproches ou d’accusation, ne se met-il pas de fait lui-même à l’écart ? Les autres, impuissants, peuvent le regretter, mais nous savons que personne ne peut décider à la place d’un autre. On ne peut alors que regretter cet enfer/enfermement et condamner le mal et, surtout, continuer à désirer de toutes ses forces le revirement de la personne « pour qu’elle vive », selon les mots d’Adonaï à Ezéchiel. Ne sommes-nous pas appelés nous aussi à guetter les prémisses d’un changement, d’un déliement, attendre au sens fort « d’être tendu vers », espérer. N’est-ce pas une façon d’aimer envers et contre tout ? Aimer d’amour nu, dépouillé de tout pouvoir, à l’image de l’amour divin dépendant lui-même de la bonne volonté humaine.

C’est sans doute cela que saint Paul veut dire dans l’extrait de la lettre aux Romains lu ce matin lorsqu’il appelle à n’avoir aucune dette envers personne, sauf celle de l’amour. Un amour ancré dans la croix et la résurrection du Christ.

Marie–Pierre Polis

Lectures de la messe :
Ez 33,7-9
Ps 94 (95)
Rm 13, 8-10
Mt 18, 15-20

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