La douceur de Noël nous incline à regarder la sainte famille que nous célébrons aujourd’hui comme un lieu idéal d’harmonie et d’unité.
Mais une écoute attentive des textes nous ramène vite à l’aspect complexe et problématique de toute réalité humaine : Joseph avait hésité à prendre Marie chez lui, un regard suspicieux et réprobateur n’a sûrement pas manqué de leur faire sentir qu’ils étaient à côté de la norme, la menace d’Hérode oblige la famille à prendre la fuite et à devenir migrants en Egypte et leur retour sera encore contrarié et les orientera vers Nazareth.
Les textes d’aujourd’hui soulèvent aussi les questions qui fâchent. Si vous prenez par exemple le verset entendu dans la seconde lecture : « Vous les femmes, soyez soumises à votre mari. » et que vous l’utilisez hors de son contexte, il peut devenir un booster de féminicides, triste phénomène qui se déploie de nos jours.
En fait, dans la Bible, la famille est un laboratoire relationnel : Déjà le couple Adam et Eve fonctionne mal, Adam est effacé et Eve met Caïn sur un piédestal, et ce dernier tuera son frère Abel. Abram et Sara n’arrivent pas à avoir d’enfants et plus tard Jacob et Esaü sont tellement différents qu’ils n’arrivent pas à cheminer ensemble. Et les textes ne font pas l’impasse sur les situations extrêmes d’adultère, de viol, d’inceste. Pour le coup, nous pouvons nous rappeler que le premier lieu où se joue la question des abus sexuels est la famille.
Toutes ces situations familiales racontées dans l’Ecriture, qui sont parfois bien alambiquées et pas toujours très catholiques reflètent au fond les nôtres qui sont encore augmentées d’inédit par rapport au passé : un couple d’hommes ou un couple de femmes qui adoptent un enfant, un foyer où l’un des partenaires est transgenre, et tous les scénarios possibles d’aujourd’hui.
Alors la tentation est de vite revenir nous réfugier dans le doux modèle du trio Joseph, Marie et Jésus : un homme, une femme, un enfant et de nous protéger de tout le reste vu comme hors norme avec le danger de devenir tôt ou tard inhumain.
Le récit de la fuite en Egypte est pour nous une clef de compréhension afin d’éviter l’auto-justification et la condamnation des situations de vie d’autrui. Plutôt que d’établir un tribunal d’où nous jaugeons les autres du haut de nos principes, l’évangile nous propose de rejoindre l’Egypte, c’est-à-dire toute situation humaine qui attend encore la libération d’un esclavage. Partir d’où les personnes en sont et les accompagner jusqu’à la liberté en Dieu. Voilà une attitude plus juste et qui va créer des liens de fraternité et nous faire découvrir que la famille est une réalité beaucoup plus universelle que nos petits foyers particuliers, selon la parole de Jésus lui-même : « Qui sont ma mère, mes frères, sœurs, sinon ceux qui écoutent et mettent en pratique la Parole de Dieu. » Or l’essence de la Parole de Dieu, ce n’est pas la morale, mais l’Amour et là où l’on aime en vérité, là Dieu est présent et L’Esprit parle.
Alors le laboratoire familial devient le lieu où nous pouvons reconnaître Dieu à la source et au but de notre bonheur humain et le glorifier en nous respectant, nous honorant, nous réconfortant, nous soutenant, nous accompagnant,… le lieu aussi où mon couple ou ma communauté ne sera pas un dû, mais un cadeau du Seigneur pour nous déployer dans la vie, où je peux sans danger me soumettre parfois à l’autre ou le servir humblement, parce que Jésus a été celui qui sert et lave les pieds de ses apôtres ; ce qui permet à celui qui reçoit le service d’y reconnaître la présence du Seigneur et de l’honorer. Et parce que nous sommes aimés ainsi par le Seigneur, nous pouvons à notre tour aimer par de la tendresse, de la compassion, de la bonté, de l’humilité, de la douceur et de la patience. Mais, à d’autres moments, comme le fit Joseph, par des décisions radicales, une force et une volonté nourries par l’inspiration de l’Esprit. Notez que l’accompagnement du Seigneur ne dispense pas la sainte famille des situations d’inquiétude, de peur, des situations menaçantes, mais lui ouvre un chemin jusqu’ au lieu du retrait et du demeurer pour que la Parole atteigne son but et réalise son nom :
Dieu sauve.
frère Renaud
Lectures : Si 3, 2-6.12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15.19-23
