Chers amis, permettez-moi de vous souhaiter à nouveau un joyeux Noël ! En effet, la liturgie de ce jour nous plonge dans ce second volet de la fête de la Nativité. A l’allégresse des bergers, répond la jubilation des mages, dont nous lisons aujourd’hui le récit. Noël se dévoile en deux tableaux, l’un peint par Luc et l’autre par Matthieu, mais c’est le même événement inouï d’un Dieu qui rejoint l’humanité et se révèle dans les traits d’un nouveau- né. Naissance d’un enfant, naissance d’un monde nouveau. Cette révélation, parvenue aux plus petits d’abord, aux pauvres, aux « sans nom », s’étend au monde entier lors de l’Epiphanie, que nous célébrons aujourd’hui, la Théophanie diront nos frères d’Orient, les mages symbolisant cet universalisme.
Oui, aujourd’hui la terre entière chante en l’Emmanuel la gloire de Dieu, sa présence parmi nous, Dieu avec nous. Une foi unique dans l’histoire des religions, ainsi que le clamait Michel del Castillo : « Un Dieu qui choisit de prendre le parti de notre humanité, quelle folie ! » De l’humanité sans exclusive !
L’enfant de la crèche incarne en effet la promesse d’un salut offert à tous, sans distinction d’origine, de classe sociale, de langue, de sexe, ainsi que le clame saint Paul dans l’épître lue ce matin : « toutes les nations sont associées au même héritage ». La reconnaissance de l’égalité de tous les hommes, c’est une nouvelle extraordinaire pour l’époque et une affirmation fondatrice de nos sociétés, mais combien fragilisée aujourd’hui et beaucoup trop souvent mise à mal dans les faits…
Venons-en au récit de ce jour, quelle force ! Qu’il soit historique ou pas ne revêt aucune importance. Le propos de Matthieu est théologique : il entend convaincre ses coreligionnaires juifs que l’enfant né à Bethléem est de la lignée de David et est le Messie attendu. Et comment s’y prendre sinon par ce genre littéraire auquel Jésus lui-même aurait recours plus tard, la parabole ?
Des mages venus d’Orient se sont mis en route parce qu’ils avaient découvert une étoile liée à la naissance d’un nouveau roi, selon les croyances de l’Orient ancien. Des mages, des chercheurs, des savants qui ne se contentent pas de ce qu’ils connaissent déjà, qui sont épris de vérité et à l’affût d’un inattendu, en quête d’une nouvelle étoile pouvant changer ou éclairer leur vie.
L’homme en quête de son étoile ! Je ne peux m’empêcher d’évoquer ici le spectacle donné par Jacques Brel, que j’ai eu la chance de voir, L’homme de la Mancha, où il chantait, criait, hurlait sa quête de l’inaccessible étoile. Sa voix, son corps, ses mouvements étaient tout entiers dans cette recherche éperdue. C’était extraordinaire, mais cela avait aussi quelque chose de pathétique, comme s’il se battait lui-même, à l’image de Don Quichotte et de son écuyer Sandro Pança, contre des moulins à vent. Et l’on sait combien la vie de Brel fut difficile et sa quête parfois douloureuse. L’on sait aussi combien d’hommes, de femmes, de jeunes se battent dans une quête effrénée d’un sens à donner à leur vie, sans y parvenir. Combien parfois nous-mêmes sommes pris dans ce tourbillon de ne plus savoir qui nous sommes et où nous allons.
Les mages, quant à eux, une fois la nouvelle étoile découverte, donnent corps à leur quête, ils se mettent en route vers le lieu de naissance de ce « roi des Juifs ». Ils prennent le risque de se déplacer à la lueur de cette étoile avec une détermination forte et tranquille impressionnante. Arrivés à Jérusalem, ils perdent l’étoile de vue. Qu’à cela ne tienne, ils s’en remettent innocemment au roi Hérode qui interroge les grands-prêtres et les scribes. Ceux-ci s’en réfèrent au prophète Michée et communiquent le lieu de naissance du Messie, mais ne s’émeuvent pas de la démarche des mages ! Ils ne s’y ouvrent pas.
Eux, reprennent leur marche, confiants. A Bethléem, l’étoile s’arrête au-dessus de l’endroit où se trouve l’Enfant. Et, « à la vue de l’astre, ils éprouvent une grande joie ». Avant même d’entrer, avant même de voir celui pour qui ils s’étaient mis en route ! Comme si leur foi précédait la rencontre … D’habitude, on dit plutôt que la rencontre fonde la foi. Et si l’attente en faisait déjà partie ? Comme le Petit Prince habillait son cœur dans l’attente de sa rose bien-aimée…
Les derniers versets montrent les mages qui se prosternent devant le nouveau- né et apportent des offrandes destinées à une naissance royale, mais auxquelles Matthieu confère une portée théologique. En effet, en offrant de l’or, les mages reconnaissent la royauté de l’enfant, mais une royauté qui s’avèrera d’un autre ordre que celles du monde. Par le don de l’encens, traditionnellement réservé à Dieu, ils veulent honorer celui qui sera reconnu comme son fils. Quant à la myrrhe, un baume pour l’ensevelissement, elle présage la mort future de Jésus, déjà menacé par la jalousie paranoïaque du roi Hérode.
En ce début d’année, remettons-nous en route, inlassablement, à la suite des mages, n’hésitons pas en prendre un autre chemin, si l’étoile que nous avons choisi de suivre nous y appelle, et apportons, nous aussi, nos offrandes : l’or ou notre engagement pour le Royaume, l’encens ou notre prière, la myrrhe ou notre tendresse auprès des endeuillés de la vie.
Marie-Pierre Polis
Lectures : Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.5-6 ; Mt 2, 1-12
