Avant de nous pencher sur les béatitudes, texte que nous aimons entendre puisque le mot « heureux » revient 9 fois, sans compter l’invitation à se réjouir, à être dans l’allégresse, je voudrais m’arrêter au message du prophète Sophonie et à ce petit mot qui risque d’irriter alors qu’il est essentiel : « peut-être ».
Le prophète invite à chercher le Seigneur, la justice et l’humilité, en s’adressant aux humbles du pays qui accomplissent la loi. Beau programme et on ne peut qu’admirer ses interlocuteurs. Mais voilà qu’il leur dit : « peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère du Seigneur ! » Alors quoi ? Malgré leur bonne conduite, leurs efforts ? Voilà qui risque de réveiller la terrible image que nous portons souvent encore en nous d’un Dieu de l’Ancien Testament dur, sans cœur, exigeant… à la mode des grands de notre monde qui font la une de nos journaux !
Eh bien non ! Ce « peut-être » est au contraire très libérateur. Tout d’abord, il nous rappelle que Dieu est Dieu, qu’il est libre, il ne s’achète pas par nos bonnes pratiques. Il s’agit de chercher Dieu pour lui-même et non pour ce qu’il nous apporte, disait saint Bernard. Recherche libre également de notre part. Donc, un « peut-être » libérateur et bienfaisant puisqu’il n’y a pas d’amour vrai, réciproque, sans cette liberté des deux partenaires, sans gratuité.
Ensuite, le prophète annonce de la part de Dieu : « Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit ; il prendra pour abri le nom du Seigneur… ». Le Seigneur nous invite à être pauvres et petits, afin de tout recevoir de Lui. Notre seul abri est dans le nom – donc la personne – du Seigneur. Amour gratuit de la part de Dieu pour nous et amour qui le reçoit avec confiance et gratitude de notre part. C’est le chemin de la foi.
Sophonie s’adresse aux humbles, il parle d’un peuple pauvre et Jésus aussi. Derrière ces mots, en hébreu (la racine âni) il s’agit ce ceux qui sont dans le manque, l’humiliation. Il s’agit du pauvre sans secours, celui qui n’a pas le nécessaire. Donc celui qui peut recevoir, qui peut tout attendre de Dieu. Ce sont aussi les doux, les pacifiques … auxquels Jésus adresse une béatitude. La racine signifie aussi « répondre ». Peut-être le manque reconnu peut-il conduire à répondre à l’attente du Seigneur, à sa promesse et son désir de bonheur pour nous, comme le proclame Jésus ?
Saint Matthieu nous présente celui-ci prononçant le premier de ses cinq grands discours comme le nouveau Moïse, qui donne la Loi nouvelle, la charte du Royaume des Cieux dont il annonçait qu’il était tout proche, nous l’avons entendu la semaine passée.
Et le sermon sur la montagne, comme on l’appelle, commence par cette parole : « Heureux » ! Huit fois nous avons la même structure : Heureux les… ils seront (ou même par deux fois, ils sont) … Huit, le chiffre de la perfection céleste, 7+1 la plénitude. C’est dire que le projet de Dieu est notre bonheur ! Sans « peut-être », absolument, gratuitement. Car ici, il ne s’agit pas de faire mais d’être : pauvre, doux, pur de cœur… être ouverts pour accueillir le don de Dieu, son amour inconditionnel, car tout nous est donné par grâce nous a rappelé saint Paul qui a lu et médité le livre de Sophonie. Il s’agit d’être car dans tout cela c’est Dieu qui agit. En effet, les formules sont au passif. Ceux qui pleurent seront consolés. Par qui ? Par Dieu. Les doux recevront la terre en héritage. De qui ? De Dieu lui-même. Et ainsi de suite. Et le psaume 145 que nous avons chanté nous montrait Dieu à l’œuvre en faveur de tous les humiliés.
La première et la dernière des huit béatitudes attirent l’attention car elles sont au présent. Heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des Cieux est à eux (c’est déjà fait, déjà donné) et heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. Le don est le même : le Royaume des Cieux qui est tout proche. La porte du Royaume s’ouvre donc pour les pauvres de cœur, ceux dont le manque, quel qu’il soit, les rend prêts à recevoir tout de Dieu, avec une totale confiance, même la persécution.
Le premier à avoir vécu ces béatitudes, n’est-ce pas Jésus lui-même ? Il ne se contente pas d’énoncer une loi, donc un chemin, il la vit, il trace le chemin, il EST le chemin ! Vivre les béatitudes consiste donc à le suivre, à marcher à sa suite, à l’accompagner. Plus exactement, c’est lui qui nous accompagne sur nos routes. Alors, réjouissons-nous, soyons dans l’allégresse, peu importe le mal qu’on nous fera peut-être à cause de Lui. Il est avec nous, il est la Source de toute joie. Joignant la finale du psaume à l’évangile, nous pouvons dire : Heureux sommes-nous, car le Seigneur est notre Dieu pour toujours.
sœur Annick
Lectures : So 2, 3; 3, 12-13 ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12a
