12042026

A l’occasion du calendrier commun pour les fêtes de Pessah et de Pâques, le rabbin GUIGUI publiait un article [i] où il évoquait  les sens du mot Pâque(s) dans les deux communautés, juive et chrétienne, chacune selon sa tradition : « Pessah, passage »,  passage de la servitude à la liberté, rendu par le grand récit de l’Exode, qui est aussi passage de la mort à la vie, et résurrection du Christ pour les chrétiens, Jésus reconnu vivant par les siens !

Mais le grand  rabbin présente aussi  un sens ouvert par une autre étymologie possible du terme « Pessah » évoquant la parole, littéralement « Pé-sah, la bouche parle ». La première libération ne serait-elle pas d’ordre relationnel ? « Sortir d’Egypte, dit-il, ce n’est pas uniquement quitter une terre d’oppression, c’est retrouver la capacité de parler, d’écouter, de transmettre. » Et, évoquant la fête chrétienne, il écrit ceci : « Après la résurrection, les récits évangéliques décrivent des hommes et des femmes enfermés dans la peur et le silence. Et c’est la parole, une parole adressée, personnelle, vivante, qui vient rouvrir le lien. »

Et, alors que je pensais doucement à l’homélie de ce jour, je me suis dit que c’était exactement cela qui nous était montré dans le chapitre 20 de saint Jean avec trois récits qui se succèdent où, chaque fois, une parole rouvre l’espérance :

  • Premier récit : la découverte du tombeau vide par Marie de Magdala, qui s’en va trouver Pierre et Jean pour le leur dire. Eux-mêmes courent au tombeau et là, dit le récit en parlant de Jean : « Il vit et il crut ! »  Ainsi est née la foi en la résurrection, d’une parole, celle de Marie aux disciples !
  • Deuxième récit : la double apparition à Marie de Magdala, en larmes ». D’abord celle de deux anges qui lui adressent la parole « Pourquoi pleures-tu ? » ; ensuite celle de Jésus qui lui pose la même question, puis l’appelle par son nom, parole décisive car c’est à ce moment qu’elle reconnaît. Il l’invite alors à rejoindre ses frères : « va et dis-leur… »
  • Troisième récit, celui qui nous est proposé aujourd’hui, l’apparition aux disciples à huit jours d’intervalle. Les deux fois, il est précisé que c’est le premier jour de la semaine, signe de temps nouveaux ; les deux fois, la parole y joue un rôle primordial, on va le voir.

La première fois, c’est le soir du même jour que les deux récits précédents,  les disciples sont réunis, les portes verrouillées, tant ils sont transis de peur et, peut-être pas très à l’aise avec leur attitude passée. Et voilà que surgit Jésus et retentit une parole : «Paix à vous !». Il leur montre alors ses plaies, traces de sa crucifixion.   Les disciples le reconnaissent et sont emplis de joie. Jésus leur souhaite à nouveau la paix, puis les enjoint de poursuivre son œuvre, les confirme dans cette mission en envoyant sur eux le souffle de l’Esprit, en écho au souffle de Dieu lors de la création, et en leur intimant d’être à leur tour signes de la miséricorde divine.  Il remet entre leurs mains, puis les nôtres, la mission de porter l’Evangile.

La semaine suivante, les disciples sont à nouveau ensemble,  les portes toujours aussi closes, pourquoi ? Est-ce parce qu’ils n’étaient pas encore à même d’entendre les paroles de Jésus ?  La présence de Thomas offre peut-être un éclairage. Insatisfait du seul témoignage de ses frères, Thomas veut mettre lui-même ses doigts dans les plaies du Christ. Mais ce besoin est-il simple signe d’incrédulité ? La tradition a fait de Thomas le prototype du rationnel qui veut des preuves. Son attitude ne cache-t-elle pas un autre besoin, plus profond, plus intérieur, celui d’une relation plus personnelle? Jésus connaît Thomas,  il vient  à sa rencontre et, sans le moindre reproche,  l’invite à le toucher en même temps qu’il lui dit cette parole : « Ne sois plus incrédule, mais croyant ». Le verbe grec utilisé ici dans le sens de « devenir »  est le même que pour dire « naître » !

Ce n’est pas la matérialité du geste  -mettre son doigt dans les plaies- qui convainc Thomas,  c’est la parole de Jésus qui  le reconnaît dans sa singularité, c’est d’elle qu’il naît à la foi.  Thomas n’a plus besoin de toucher Jésus, c’est lui qui est touché à vif par la grâce de cette reconnaissance réciproque et, avec lui, les disciples jusque-là plongés dans la sidération. Thomas ouvre en quelque sorte le chemin d’une relation intime avec celui qu’il reconnaît comme SON Seigneur et SON Dieu.

Ce récit, par sa dynamique même, montre la complémentarité nécessaire et féconde entre appartenance communautaire et foi personnelle.  Le lieu de rencontre du Ressuscité est la communauté,  mais c’est la relation personnelle et singulière de chacun avec « son » Seigneur, qui la cimente et la vivifie. Et, lorsque cette relation est en berne ou traversée par le doute, elle est portée par les frères !

Certains esprits diront : c’est une belle histoire ! Oui…Mais comment dire l’indicible d’une expérience sinon par une histoire, un récit, une mise en scène ? La vérité du récit de Jean n’est pas d’ordre historique, elle ne relève pas du vraisemblable, elle est existentielle. En plus, il y a ce terrible risque que « ce qui n’est pas raconté cesse d’exister »[ii] (Leïla Slimani). Le risque de l’oubli. Heureusement ce récit ancien existe et s’adresse encore à nous.  Le Ressuscité peut faire irruption dans nos vies parfois cadenassées par nos peurs ou nos souffrances, sa parole nous rejoindre, le don de sa paix et de son pardon  nous surprendre et permettre à la vie de rebondir, aux liens de renouer. Ainsi, pouvons-nous vivre la résurrection en marche au creux de nos vies. « A Pâques, disait encore le rabbin Guigui, la parole recrée le lien et l’espérance. »

[i] La Libre Belgique, le 2 avril 2026, p. 34-35, Albert GUIGUI, Pessah et Pâques, une rencontre dans le temps et dans le sens.

[ii] Expression de Leïla SLIMANI, Assaut contre la frontière, Gallimard 2026, p. 71

Marie-Pierre Polis

Lectures : Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31

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