Petit à petit, le temps pascal change de couleur, ou change d’atmosphère, si vous préférez… La liturgie nous fait entendre les paroles où Jésus prend congé de ses disciples. Il les prépare à son absence, au moment où il s’apprête à affronter le point ultime et culminant de son parcours. Lui, le Révélateur du visage du Père, comme le nomme Jean Zumstein dans son magnifique commentaire de l’évangile de Jean, s’apprête à manifester sur la croix, non pas un affaiblissement de cette révélation, mais paradoxalement son plein achèvement. Pour Jean, c’est là que l’on peut saisir la totalité de la signification de ce que Jésus dévoile. Mais ici se profile aussi un enjeu capital : c’est au disciple désormais qu’il revient de devenir le porteur de ce qu’il a expérimenté dans sa relation avec Jésus, de la promesse et du jugement eschatologique sous une forme achevée, pour reprendre encore le commentaire de Jean Zumstein[1]. Jugement eschatologique ? Comprenons : la mise en lumière du sens authentique et ultime de notre histoire, ou, pour le dire autrement, le lien recréé avec la Source d’eau vive sans laquelle tout n’est que désert aride, superficialité absurde et stérilité, ou encore, le réveil de ce qui se cache d’éternité sous la surface apparemment opaque de notre monde.
« Aux disciples effrayés, il est non seulement promis qu’en tant que croyants, ils peuvent surmonter sans dommage le départ de Jésus, mais, de plus, il leur est maintenant suggéré que ce départ est la condition de leur propre agir. Ainsi le départ de Jésus devient pour les disciples un événement salutaire et nécessaire. L’événement qui menaçait les disciples de peur et de perte existentielle, devient maintenant la base de leur existence croyante dans laquelle l’activité de Jésus se poursuit[2]. »
C’est ici, dans la perspective de l’émergence d’un lien radicalement nouveau entre Jésus et ceux qui lui font confiance et qui l’aiment, qu’apparaît un autre acteur, qui va prendre le relais : l’Esprit de Sainteté, celui que Jean appelle le Paraclet, qu’on traduira selon le cas par « défenseur » ou par « consolateur ». C’est lui qui fera entrer les disciples dans cette relation d’une nature différente mais bien réelle cependant, plus réelle même peut-être, avec le Ressuscité. C’est lui conduira les disciples à découvrir la substance, l’ossature, la consistance, la densité non seulement du message de Jésus, des paroles et des signes qui ont rythmé son chemin tout au long de son histoire parmi les siens, mais encore plus profondément, de son être, de l’essence de sa personne, au-delà d’une visibilité encore trop extérieure. L’Esprit nous fait toucher du doigt la part de sacré, de divin, d’infini, qui fait de Jésus autre chose qu’un sage ou même qu’un prophète. C’est le vrai Jésus que l’on rencontre ainsi. C’est… Lui ! Au delà de toutes les définitions où on risque de l’enfermer.
On comprend que ce qui se joue ici, pour les disciples que Jésus appelle désormais ses amis, va plus loin qu’un simple phénomène « religieux », fait de réglementations et de préceptes moraux qui en fin de compte ne changent pas vraiment l’existence, si ce n’est qu’ils suscitent souvent chez celui qui s’y soumet, un profond sentiment de culpabilité. Ce qui est visé, c’est une transformation de l’intérieur, c’est l’entrée dans une existence radicalement autre, nouvelle, libérée enfin, habitée d’un Souffle qui ouvre au grand large. C’est l’univers de la joie de notre Dieu, où nous découvrons finalement qui nous sommes vraiment, et combien, dès l’origine, nous sommes aimés. Ce souffle qui n’est autre que la respiration dont vit Jésus lui-même, devient notre propre respiration. En d’autres termes : c’est du même air que nous vivons, lui et nous, aussi stupéfiant –et peut-être un peu audacieux ? – que cela paraisse… Mais notre Dieu apprécie qu’on ose, comme en témoigne d’ailleurs abondamment le texte hébraïque des psaumes. Il n’a pas peur de nous inviter à l’audace.
Alors, l’Esprit de Sainteté : comment en parler ? Je vous invite à revenir aux toutes premières lignes de la Bible. Le premier chapitre de la Genèse s’ouvre majestueusement par un acte créateur grandiose, où sont appelés à l’existence les cieux et la terre mais où, au milieu du chaos, tout n’est encore que promesse, en attente d’une parole qui fera surgir une lumière dans l’obscurité d’un monde encore en gestation. Et là, au verset deux de ce texte si célèbre, on nous dit que « l’Esprit de Dieu planait sur la surface des eaux ». Littéralement et selon le commentaire de Rachi -un des plus grands interprètes de ces textes-, cela devient : « Le souffle de la bouche du Dieu Saint -et sa parole- couve le visage de l’eau ». L’haleine du Dieu vivant est comme une colombe couvant ses œufs, précise Rachi[3], et surtout, au milieu de cette eau d’indifférenciation dont on ne sait pas encore si elle peut donner vie –et quelle vie ?- la respiration divine vient faire éclore un visage, en d’autres termes, lui donne figure humaine. C’est une des images de l’Esprit de Sainteté que je préfère : un Dieu qui humanise le monde, qui lui donne un visage d’humanité, qui lui apprend à ne pas tout réduire à un magma indifférencié où la personne n’a pas de place, un Dieu qui n’est pas celui de la force brute, boulimique, engloutissant ses enfants, mais celui d’un souffle de douceur, et, par parenthèse, un Dieu au…féminin ( !), à la recherche de quelqu’un à qui dire : Viens, ami, tiens-toi debout, ose vivre, viens, marchons ensemble, si tu veux. Deviens… Toi !.
L’Esprit de Jésus passe son temps à relever celui qui est courbé, à redonner vie à celui qui est possédé, c’est à dire prisonnier de forces de néantisation et de non-sens, bref, à redonner un visage à ceux qu’une société magmatique engloutit si facilement. C’est cela, la consolation. Et je pense à ce propos à ce petit poème que sûrement plusieurs connaissent bien :
« Une nuit, je fis un rêve :
Je marchais sur la plage avec mon Seigneur,
Sur le ciel noir, des épisodes de ma vie furent projetés,
Comme sur un immense écran.
Et sur le sable je voyais à chaque fois, deux traces de pas :
Les miens et ceux de mon Seigneur.
Après la dernière scène de ma vie, je me retournai.
Je fus surprise de voir par endroits
Les traces d’une seule personne.
Je me rendis compte
Que je traversais alors les moments les plus difficiles de ma vie.
Inquiète, je demandai au Seigneur :
« Le jour où j’ai décidé de te suivre
Tu m’as dit que tu marcherais toujours avec moi.
Mais je découvre maintenant
Qu’aux pires moments de ma vie
II n’y a les empreintes que d’une seule personne.
Pourquoi m’as tu abandonnée
Lorsque j’avais le plus besoin de toi ? »
II me répondit : « Mon enfant chérie, je t’aime
Et je ne t’abandonnerai jamais, jamais, jamais.
Surtout pas lorsque tu passes par l’épreuve.
Les jours où il n’y a qu’une seule empreinte dans le sable
Sont exactement ceux où je t’ai porté dans mes bras.[4] »
frère Etienne
Lectures : Ac 8, 5-8.14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
[1] Jean Zumstein. L’Evangile selon saint Jean (13-21). Labor et Fides, collection Commentaire du Nouveau Testament, Deuxième Série IVb. Genève 2007. Pages 68 et 74
[2] Jean Zumstein. Ibidem page 71
[3] Rachi (Rabbi Chlomo ben Yts’hak). Collection ‘Houmach-Rachi, Commentaire de Rachi sur la Torah. Tome 1 Berechit/La Genèse. Editions Biblieurope, Paris 2005. Pages 4-5
[4] Margaret Fishback Powers 1964. Cfr site internet Aleteia.
