Petite promenade dans l’évangile de Matthieu.
Dans le passage que nous entendons chaque année le mercredi des cendres, Jésus parle des hypocrites qui « aiment à se tenir debout dans les synagogues et aux carrefours pour bien se montrer aux hommes quand ils prient » (6,5). Plus loin, il décrit pareillement ceux qui « aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques » (23,6). Dans les deux cas, on sent bien que le verbe « aimer » est utilisé dans un sens affaibli, qu’il ne parle pas d’amour, mais simplement de goût, d’intérêt, d’avantage personnel.
Il y a pire. Le même verbe, en grec, peut aussi vouloir dire : donner un baiser, embrasser. C’est ce que fait Judas au Jardin des Oliviers pour désigner Jésus à ceux qui viennent mettre la main sur lui : « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le » (26,48). C’est d’ailleurs le seul passage où Marc utilise ce verbe (14,44).
Tout cela montre que, dans la langue de Marc et de Matthieu, ce verbe ne désigne rien de très noble. Alors, il ne faut pas tout à coup lui donner un autre sens dans le passage qui nous est offert aujourd’hui, le seul autre passage de leurs évangiles où ce verbe est employé. Jésus vient de faire allusion à un propos du prophète Michée (7,6) : « Le fils insulte son père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison. » C’est en se plaçant dans une telle ambiance où rien ne va plus qu’il ajoute : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » Jésus ne nous demande pas de ne pas aimer nos parents ou nos enfants. Mais si nous avons peur de perdre les avantages que nous trouvons dans notre relation avec eux, au point de masquer nos différends derrière une concorde de façade quand ils s’opposent à Jésus et à l’évangile, alors, nous ne sommes plus dignes de notre appartenance au Christ.
Donc, entendons-nous bien : continuez à chérir vos proches, d’un amour aussi désintéressé que possible. Ne mettez pas votre amour sur la balance pour vérifier qu’elle ne penche pas un peu plus du côté de vos parents ou de vos enfants que du côté de Jésus. Il ne s’intéresse pas à de tels calculs et ignore la mesquinerie. « Mais, nous dit-il, si vous voulez être fidèles, il y aura des moments où il faudra choisir. Si votre confort vous suggère de me trahir pour rester en bons termes avec tout le monde, n’oubliez pas que la vérité vous rendra libres (Jean 8,32). Et dans vos choix de société, vous me serez davantage fidèles en préférant l’accueil au repli. »
frère François
Lectures : 2 R 4, 8-11.14-16a ; Rm 6, 3b-4.8-11 ; Mt 10, 37-42
