05072026

Ne trouvez-vous pas amusant que ce soit précisément en ce début de mois de juillet -la période des vacances par excellence- que la liturgie nous donne à lire le texte de l’évangile où Jésus nous dit qu’il nous procurera le repos ? Si les rédacteurs du lectionnaire ne l’ont pas fait exprès, on peut dire en tout cas qu’ils n’auraient pas pu mieux tomber… Quoi qu’il en soit, c’est le mot qui m’a interpellé dans ma lecture, et j’aimerais vous exposer quelques réflexions à ce sujet. Lorsque Jésus parle de « repos », à quoi fait-il allusion ? S’agit-il seulement de s’asseoir confortablement dans un lieu ombragé, avec une délicieuse boisson fraîche et un livre délassant ? En fait, les textes bibliques ne font pas du repos quelque chose de si anodin, de si léger. Pour tout dire, ce mot n’arrive pas n’importe où, et là où il se présente, il fait sens : c’est cela que je désire examiner ici.

Le mot « repos » apparaît dès les premières lignes du texte biblique, au début du chapitre deux de la Genèse, lorsque Dieu, au septième jour, achève l’œuvre de la création et qu’il s’arrête, qu’il fait shabbat, comme dit le texte hébreu. Le repos se montre ici sous sa première forme : un arrêt. Mais plus loin, dans un passage du livre de l’Exode (23,12) qui lui aussi parle du shabbat, un deuxième mot s’ajoute pour préciser en quoi consiste ce « repos », cet « arrêt » : comment reprendre souffle ou -meilleure traduction- comment se reconnecter à son âme.

Pour ces vieux récits, le « repos » est la chance d’une ouverture du monde à une autre dimension. Les six premiers jours de la création élaborent l’univers tel qu’il nous apparaît, dans sa matérialité. Un univers soumis au déterminisme des lois de la nature, qui, s’il est laissé à lui même, ne fait que reproduire les processus qui le constituent sans « jaillissement perpétuel d’imprévisible nouveauté1 ». L’univers du « même » comme l’évoquera la philosophie de Platon, par exemple, où, pour citer Claude Tresmontant, « l’Etre était donné une fois pour toutes, complet et parfait, dans l’immuable système des Idées : le monde qui se déroule à nos yeux ne pouvait donc rien y ajouter2. »

A cette conception d’un univers prédéterminé, horizontal, qui ne peut sortir du cercle vicieux duquel il est prisonnier, à l’image du serpent qui se mord la queue, l’irruption du shabbat au septième jour du récit biblique offre une sortie que j’aime envisager comme véritablement révolutionnaire. On passe d’une réalité fermée sur elle-même à la possibilité de faire histoire, c’est à dire d’ouvrir le temps à de l’inédit, de marier ce qui existe, le réel, à l’exigence de la Transcendance, c’est à dire lui donner une verticalité et y faire résonner un appel qui vient d’un au-delà de lui. On passe de l’enfouissement dans une matérialité limitée à son fonctionnement -comme une horloge bien huilée- à la prise de conscience d’un autre possible. Le mouvement libéré de la vie ne se réduit plus à la fabrication du même avec du même. L’ « arrêt », le « repos », fait surgir paradoxalement une nouvelle dimension de l’être sans laquelle le monde se réduit à un mécanisme qui tourne perpétuellement dans le vide. « Le Chabbat de Dieu garantit la liberté de l’homme […]. C’est pourquoi le septième jour est celui de l’histoire de l’humanité3. »

Le don du repos de Jésus , c’est celui de l’infinie liberté d’une rencontre qui n’est pas gouvernée par le « faire », c’est le mouvement « qui désigne l’être pour la vie qu’il y a en l’humain, le surcroît d’abondance qui fonde la vie.4 »

Mais le repos, au détour d’autres sources bibliques, prend une coloration encore différente. Le psaume 94(95), par exemple le lie à l’entrée en terre promise. Comment interpréter cela ? On ne peut comprendre ce que signifie cette fameuse « terre promise » si on ne prend pas en compte une autre terre, celle dont il a fallu sortir, terre d’esclavage celle-là, symbolisée par l’Egypte. Pour le dire autrement, pourrions nous entrer dans notre terre promise sans sortir de nos Egyptes ? Ne pensons pas d’abord à l’Egypte géographique. Le mot hébreu pour la désigner est : « terre du double coincement » ou encore : « terre du double adversaire ». Le premier adversaire est celui qui, de l’extérieur, empêche l’homme d’accéder à son être véritable et qui le réduit, par exemple, à un rouage dans le grand système où la seule chose qui compte, c’est de savoir à quoi il peut servir et combien il peut rapporter. Le second adversaire, c’est l’homme lui-même, tellement emprisonné par le premier qu’il finit par ne plus se regarder que comme cet autre le lui impose.

Pour le sage juif Maïmonide, l’esclavage consiste en trois choses : être privé d’espace, être privé de temps et être soumis à un travail qui ne fait pas sens, qui ne donne pas vie. Face à cela, l’entrée en terre promise devient lumineuse. Elle commence avec l’injonction que Moïse adresse aux Fils d’Israël : « Tenez-vous debout aujourd’hui, vous tous, devant le Seigneur ! » Il s’agit d’écouter debout la Parole d’Alliance par laquelle les appelle –nous appelle- ce Dieu qui les fait sortir de leurs Egyptes. Il s’agit de redevenir quelqu’un ! Mais, par dessous cette Parole riche de l’amour d’un Dieu qui nous désire vivants, se laisse percevoir un léger murmure, tout intérieur celui-là, quasi inaudible, si fragile et pourtant si essentiel : celui qui touche –selon une citation de Catherine Chalier- « à l’intime du psychisme humain, la trace immémoriale de la bénédiction inaugurale de la création. Trace infime et largement oubliée, bafouée et ridiculisée, mais trace que les ravages du mal n’ont pas complètement effacée5. »

La terre promise, ne serait-ce pas cela : faire de notre monde le lieu où chacun peut donner de l’espace et du temps à cette trace, ce que la tradition mystique juive nomme son « point de vérité », son « point d’intériorité », ou, mieux encore, son « point de bonté » ? La résonance avec ce point de bonté caché au plus secret de notre être, cadeau d’un Dieu qui ose se déprendre de lui pour se donner lui-même et faire de nous sa demeure, résonance qui parfois se découvre, étonnamment, même au cœur des détresses humaines, c’est cela aussi, je pense, le repos que Jésus nous invite à trouver chez lui.

1 Henri Bergson. L’Evolution Créatrice page 47. Cité par Claude Tresmontant . Essai sur la pensée hébraïque. Les Editions du Cerf. Paris 1953. Page 28.

2 Claude Tresmontant . Essai sur la pensée hébraïque. Les Editions du Cerf. Paris 1953. Page 29.

3 Leon Askenazi. Leçons sur la Torah. Albin Michel, spiritualités vivantes. Paris 2007. Page 301.

4 Shmuel Trigano. La souffrance n’est pas rédemptrice. Dans Pardès n°32-33. Press Editions, Paris 2002. Page 268

5 Catherine Chalier. La voix de Moïse. Cerf. Paris 2025. Page 19

frère Etienne

Lectures : Za 9, 9-10 ; Rm 8, 9.11-13 ; Mt 11, 25-30

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