La première lecture nous présente Dieu qui juge avec indulgence et gouverne avec beaucoup de ménagement, nous invitant à faire preuve de la même confiance et de la même miséricorde. L’enseignement en paraboles témoigne de ce visage si patient et si proche de notre Seigneur Jésus. Pour nous parler du Royaume de Dieu, il ne nous enseigne pas avec des doctrines et des théories abstraites mais avec des images et de petites histoires tirées de la vie quotidienne : l’ivraie dans le champ, la graine de moutarde, la levure dans la farine. Tout cela pour nous convaincre que le Règne de Dieu est au milieu de nous.
Ces trois paraboles sont des paraboles d’espérance. Malgré la petitesse du début, le Royaume grandit. Dieu agit de l’intérieur et cela ne se voit pas. Malgré sa petitesse, la semence du Règne possède une force irrésistible capable de soulever toute la masse. Et, en dépit de la présence du mal, rien ni personne ne peut empêcher la venue, tôt ou tard, du Règne de Dieu. La mauvaise herbe ne pourra étouffer le blé. De telles images doivent susciter en nous une vision positive et optimiste et nous invitent à la patience et à la tolérance.
La parabole de l’ivraie en particulier est une parabole d’espérance qui nous invite à la patience et à la tolérance. Elle nous invite à accepter que le Règne de Dieu croisse dans un monde où il y a la présence du mal et du péché. La parabole ne nous appelle pas à dénoncer et à extirper le mal partout où nous le voyons, en particulier chez nos proches, mais elle nous invite à la patience. Finalement, le Règne ne dépend pas tant de nous, sinon de Dieu. Et Dieu, au moment opportun, fera le tri. Maintenant, dans l’attente du jour du jugement, nous devons être patients avec nos faiblesses et nos erreurs, les nôtres et celles des autres. Dans l’histoire de l’humanité, comme dans la vie de chacun, coexistent ombres et lumières, amour et égoïsme. Le bien et le mal s’entremêlent au point d’apparaître inséparables.
Bien sûr, il faut lutter contre le mal, mais il faut aussi se réconcilier avec nos lenteurs et nos fautes. La parabole nous enseigne que nous ne devons pas constamment nous polariser sur les défauts, mais que nous devons avant tout être attentifs à donner au bon froment une opportunité, en mettant en valeur le positif qu’il y a en chaque personne. Si nous sommes uniquement préoccupés d’arracher à la racine les fautes, alors nous arracherons aussi le bon blé. Si nous fixons toute notre attention sur ce qui ne va pas, alors le blé ne pourra grandir. Comme Jésus, nous devons regarder surtout la bonne semence et nous préoccuper qu’elle se développe bien, mettant notre confiance dans le Seigneur qui agit de nuit comme de jour, qui nous transfigure peu à peu, malgré nos côtés obscurs.
Je pense à ce que dit St Benoît à propos de l’abbé : « Dans la correction, il agira avec prudence et sans excès, de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase. Qu’il soit attentif à ne pas broyer le roseau déjà éclaté ». (RB 64,12).
Le maître de la parabole sait très bien qu’il a semé du bon grain. Dieu sait que son œuvre de création est bonne. La présence de l’ivraie, de la mauvaise herbe ne doit pas nous décourager. Comme le propriétaire dans la parabole, nous devons croire que le blé a plus de force que l’ivraie. Nous, nous voyons surtout le mal, alors que Dieu voit la semence de bonté dans le cœur de chacun. Il voit cette étincelle de bonté que rien ne peut éteindre totalement. Dieu regarde les choses et les êtres dans leur croissance. Il nous invite à nous réjouir, malgré la présence des forces de division, de tout le bon et le beau qui est en train de germer et d’éclore dans nos vies et chez tant de personnes que nous rencontrons.
Nous devons accepter l’existence des deux : le blé et l’ivraie. Cela ne signifie pas que chacun doive laisser proliférer l’ivraie dans sa vie. Il doit essayer de la contrôler, mais sans rêver qu’il serait capable d’arracher seulement l’ivraie. Cela ne sera possible qu’au moment de la moisson, c’est-à-dire au moment de la mort, quand Dieu lui-même séparera l’ivraie du blé. Tant que nous vivons, l’ivraie pousse dans le champ de notre vie. Cela nous rend humble et nous préserve de l’intransigeance avec nous-mêmes et avec les autres.
Il faut dire que la réaction des serviteurs nous paraît raisonnable. On nous a enseigné qu’il faut extirper le mal à la racine. Pourtant le maître préfère patienter parce qu’il aime son blé et qu’il a peur qu’on l’abîme ; et puis surtout parce qu’il croit que la fécondité du bon grain est plus forte que la mauvaise herbe.
La parabole nous dit de Lui laisser le jugement. Elle nous invite à regarder le bon grain qui a germé sur le chemin de notre vie et à ne pas vivre dans le regret et le remord de ce que nous aurions fait ou pas fait. En vieillissant on peut être tenté en regardant en arrière de voir surtout nos fautes et nos échecs, à regretter les occasions ratées : telle parole que nous aurions voulu dire, tel engagement que nous n’avons pas osé prendre. Le Seigneur, lui, nous invite à regarder le bon grain qui a germé sur le chemin de notre vie, à croire à la fécondité le plus souvent cachée de notre vie.
frère Bernard
Lectures : Sg 12, 13.16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
