Si l’on faisait un brainstorming autour du mot « sagesse », sans doute, beaucoup d’entre vous diraient : modération, bon sens, capacité de faire preuve de discernement, maîtrise de soi. Ce sont aussi les premiers mots qui apparaissent lorsqu’on interroge internet. La sagesse, c’est une attitude face à la vie. Elle est déployée dans toutes les cultures. Chez nous, en Occident, la recherche de la sagesse a été très marquée par la philosophie grecque et ses différentes voies : profiter de la vie, mais avec retenue, combattre la crainte de la mort ou prôner le détachement de ce qui est source de malheur ou de perturbation. La sagesse consiste à rechercher un état de paix intérieure, de lucidité et de bonheur.
Que dit la Bible ? Que suggère le texte que nous avons entendu en première lecture, avec cette scène étrange où Adonaï apparaît en songe à Salomon et lui demande ce qui lui ferait plaisir, ce qu’Il pourrait lui donner ? L’Antiquité orientale accorde une grande importance aux songes et à leur interprétation. La Bible ne déroge pas à cette pratique, elle en fait même un lieu privilégié de révélation divine. Mais que suggère ici cette manifestation ? Le texte ne parle pas de l’état d’âme du jeune roi, qui venait d’éliminer ses opposants. Les versets qui précèdent l’extrait entendu laissent aussi entendre qu’il « offrait des sacrifices et de l’encens sur les hauts-lieux », pointant par là un comportement inadéquat, ambigu. Salomon se sentait-il coupable, sa conscience le travaillait-elle, ouvrant une brèche dans laquelle le Seigneur pouvait s’immiscer, quasi à son insu ? Celui-ci n’entre-t-il pas dans nos vies presque par effraction par le biais de nos fragilités, de nos limites, de nos culpabilités ?
Quoi qu’il en soit, sa demande d’un cœur attentif pour pouvoir gouverner le peuple avec discernement et justice est admirable. Elle est signe d’une grande humilité, d’une reconnaissance par rapport à David, son père, qui l’avait incité, avant de mourir, à respecter la loi du Seigneur et à marcher selon ses voies. Le roi est le berger de son peuple, il n’est pas au-dessus de la loi, il est le premier à devoir l’observer, rompant ainsi avec les pratiques environnantes où le roi, tout-puissant, se met au-dessus des lois et agit à sa guise. Je ne peux m’empêcher ce clin d’œil à l’actualité qui nous révèle que ces pratiques n’ont pas disparu ou reviennent en force au risque d’entraîner le monde dans un chaos total!
L’épisode raconté ce jour est significatif du rôle absolument central de la Loi pour les croyants d’Israël, mais une loi enracinée dans une relation d’amour qui se construit et se confirme au fil de la vie. L’observer rend heureux : « Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche, ta loi fait mon plaisir », venons-nous de chanter. Oui, heureux celui qui marche dans la Loi du Seigneur, avec ses deux versants, l’amour du Dieu UN et le respect de la justice. La sagesse biblique n’est pas un état de bien-être, fût-il divin, elle est porte en elle une dynamique, un souffle. Salomon le savait en demandant un cœur attentionné, c’est-à-dire un cœur ouvert, à l’écoute, prêt à devoir s’investir pour le bien du peuple. La sagesse divine n’est pas ce que certains philosophes grecs ont appelé l’ataraxie, la quiétude générée par l’absence de souci.
L’Evangile s’inscrit-il dans cette ligne ? Est-il un livre de sagesse ? Et le Christ un sage ? Jésus a des paroles de sagesse, exprimées un peu comme des sentences, par exemple, dans les Béatitudes, mais le contenu même de l’Evangile ne bouscule-t-il pas l’idée que l’on se fait de la sagesse ? Voyons les paraboles de ce jour. Qu’il s’agisse de l’homme qui vend tout ce qu’il possède pour acquérir le trésor découvert dans un champ ou de celui qui vend toutes ses perles pour une seule, peut-on parler de sagesse ? N’est-ce pas de la démesure, de l’imprudence ? Parlant des biens, ne dit-on pas dans le langage courant qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ?
Humainement, on pourrait dire que ce n’est pas sage, voire que c’est de la folie. Mais on est ici dans un tout autre registre ! C’est que la sagesse communément admise peut-être totalement bousculée par une découverte inouïe, de l’inattendu, une rencontre ou un événement qui fait basculer la vie. Ce qui était jusque-là inconnu ou méconnu devient l’unique nécessaire ou un appel incontournable. n a tous connu cela dans sa vie, qu’il s’agisse d’un élan d’amour, humain ou divin, d’un élan fraternel, d’un élan de solidarité ou de générosité, d’un choix devenu incontournable. Du Royaume.
C’est de cet ordre que relève, pour moi, l’Evangile : s’il est pris au sérieux, il ne peut-être une sagesse-quiétude. Non, il porte en lui une force de subversion qui peut être considérée comme insensée. Mais, la vigilance est requise, cette force peut être étouffée par la peur de se démarquer et d’être catalogué ; elle peut aussi être engloutie par le confort et le goût du bien-être qui affadissent notre capacité à poser des choix exigeants et à donner corps à nos élans.
Me vient alors cette phrase incontournable de Paul parlant du Christ crucifié et « re-suscité » : « Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. » 1 CO 1, 25
Marie-Pierre Polis
1 Rois 3, 5.7-12 ; ps 118, 57.72, 76-77, 127-128, 129-130 ; Ro 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
