Imaginez un instant un bon repas estival en famille : Vous avez passé des heures en cuisine. Vous avez préparé de délicieux petits plats, sorti une belle bouteille, et tout le monde rit, mange et partage un agréable moment. C’est joyeux, c’est festif et vivant en même temps. Je pense que c’est exactement l’image que les gens avaient de Jésus.
Pourtant, l’Évangile d’aujourd’hui s’ouvre sur une ambiance complètement différente. Apprenant la mort de Jean le Baptiste le Christ était triste ainsi que les foules et nous aussi car sa mort était injuste et injustifié. Les foules avaient perdu de l’espérance que Jésus va rétablir en eux mais avant cela les disciples perdent de l’espoir en voyant la foule le soir avec faim et soif.
Imaginons la scène. La journée s’achève. Le soleil commence à baisser sur les collines qui entourent le lac de Tibériade. La poussière retombe doucement. Il y a là une foule immense. Cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Ils sont venus à pied de toutes les villes de la région. Ils sont fatigués, ils ont chaud, et surtout, ils ont faim. Leurs estomacs crient famine.
Les disciples de Jésus commencent à s’inquiéter. Ils regardent cette foule, ils regardent leurs propres poches vides, et la panique monte. Alors, ils vont voir Jésus avec une solution très humaine, très logique : « Renvoie-les ! Qu’ils aillent dans les villages s’acheter à manger. Le lieu est désert et l’heure est tardive.»[1] En clair : « Ce n’est pas notre problème, on ne peut rien faire pour eux. »
À ce moment-là, Jésus aurait pu réagir par l’ascèse spirituelle. Il aurait pu se tourner vers eux et leur dire : « Je suis en deuil, alors vous allez jeûner avec moi pour la gloire de Dieu ! Mes bonnes paroles doivent vous suffire à présent ! » Après tout, c’est ce qu’aurait fait Jean le Baptiste, cet homme du désert qui ne se nourrissait que de sauterelles et de miel sauvage. Le jeûne et la privation auraient été des réponses religieuses très logiques.
Mais, Jésus leur donne une réponse qui va complètement bouleverser leur logique. Il les regarde et dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. »[2]
Mettez-vous à la place des disciples. C’est l’incompréhension totale. Donnez-leur à manger ? Avec quoi ? Ils fouillent dans leurs sacs. Ils trouvent tout juste cinq pains et deux poissons. Cinq pains de misère et deux petits poissons séchés pour des milliers de personnes. C’est dérisoire. C’est une goutte d’eau dans l’océan.
N’est-ce pas exactement ce que nous ressentons parfois dans nos vies. Face à la misère, face à la souffrance d’un proche, face à la maladie, face aux fins de mois difficiles ou à la solitude, nous nous disons : « Mes forces sont trop petites. Qu’est-ce que je peux faire avec le peu que j’ai ? À quoi bon ? »
Mais Jésus ne méprise pas ce peu. Il dit : « Apportez-les-moi ici. »
Jésus prend ces cinq pains et ces deux poissons. Il lève les yeux au ciel, il prononce la bénédiction, il rompt les pains et il les donne aux disciples. Et là, le miracle commence. Non pas un coup de baguette magique spectaculaire, mais un miracle de partage. Plus les disciples distribuent, plus il y en a. Tout le monde mange à sa faim. Et à la fin, on ramassa douze paniers pleins de morceaux. Douce paniers de ‘restes’, c’est-à-dire de l’abondance ! Chez Dieu, il n’y a pas de calcul, il n’y a pas de rationnement. Il y a surabondance !
Ce repas gratuit au milieu du désert, c’est exactement ce que le prophète Isaïe annonçait dans la première lecture, des siècles auparavant : « Vous tous qui avez soif, venez… Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter du vin et du lait sans rien payer ! »[3] Attention il faudrait encore vérifier ce que le mot acheter voulait dire.
En tous les cas, le psalmiste nous l’a rappelé : « Tu ouvres ta main, Seigneur, tu rassasies avec bonté tout ce qui vit. »[4] Le miracle du pain multiplié nous montre le vrai visage de Dieu : un Père, une mère, aimant(e) qui ouvre la main pour nourrir ses enfants, gratuitement, par pure tendresse.
Alors, que faire de cette page d’Évangile pour notre semaine qui commence ?
Jésus ne nous demande-t-il pas aujourd’hui la même chose qu’aux disciples : « Apportez-moi le peu que vous avez ». Il ne nous demande pas d’être des super-héros. Il nous demande d’apporter nos cinq pains et nos deux poissons : notre petit sourire du matin, notre patience avec un voisin malade, notre écoute auprès d’un ami qui pleure, notre modeste prière. Si nous gardons cela pour nous, cela reste minuscule. Si nous le donnons à Jésus, il le multiplie pour en nourrir le monde.
Nous croyons que, aujourd’hui, sur cette autel, le Christ va renouveler ce miracle. Il va prendre le pain, le bénir, le rompre et nous le donner. C’est l’Eucharistie. Venons à cette table avec nos faims, nos pauvretés, mais aussi avec la certitude que son amour nous suffit, nous rassasie et nous envoie, à notre tour, partager nos vies avec nos sœurs et frères.
Amen.
sœur Julian
[1] Matthieu, 14, 15.
[2] Matthieu, 14, 16.
[3] Isaïe 55, 1.
[4] Psaume 114, 16.
Lectures : Is 55, 1-3 ; Rm 8, 35.37-39 ; Mt 14, 13-21
