04102026

Après l’écoute de cette parabole, nous pourrions l’interpréter rapidement en disant : c’est ce qui est arrivé à Jésus, c’est son sort mis en images, en parabole. Mais le risque d’une telle lecture est de mettre la parabole évangélique dans le tiroir du bien connu. En sorte qu’elle devient inoffensive. Elle ne nous arrête pas. Nous pouvons passer à autre chose.

Or ce qui est frappant dans la manière dont l’histoire est racontée, c’est qu’elle nous freine, nous retarde dans notre lecture. D’abord, elle décrit les étapes que franchit le propriétaire. On nous dit qu’il plante une vigne, l’entoure d’une clôture, y creuse un pressoir, bâtit une tour. Pourquoi ces détails ? Est-ce pour nous dire que ce projet lui tient à cœur, qu’il y met beaucoup de soins ? On trouve le même frein plus loin dans l’histoire, au moment où il envoie ses serviteurs pour recevoir les fruits qu’il peut recevoir : un premier groupe de serviteurs, puis un second. La violence qui arrive est comme retardée, en tout cas, elle avance par étapes. On se demande s’il y a une limite à la violence : va-t-on respecter le fils du propriétaire. « Ils respecteront mon fils ». Eh bien non ! La violence n’a pas de limite. Et puis il y a encore ce rebondissement inauguré par la question de Jésus : « n’avez-vous jamais lu dans les Ecritures ? ». C’est encore un frein dans le progrès de l’histoire. Serait-ce donc qu’on n’a pas bien lu, qu’on ne lit pas bien ? Ces freins placés dans la narration de l’histoire ne sont pas là par hasard ; ils veulent nous retarder, nous empêcher d’aller trop vite dans l’interprétation, l’évaluation de notre vie, celle des autres, celle du monde. Invitation à regarder ce qui se passe autour de nous et dans notre monde.

C’est une parabole et donc une histoire chargée d’images, de symboles, de métaphores qui renvoient à des significations qui ne sautent pas aux yeux. La grande image ici est celle de la vigne, une image bien présente dans toute la Bible qui renvoie à Israël, mais pas seulement, puisque la vigne c’est aussi le monde, c’est le Royaume où il est dit que l’on boira encore du vin. Il s’agit donc de déplier l’image, comme le fait la Bible. La vigne, ce serait le regard de Dieu sur le monde ; qu’elle fructifie, qu’elle donne du bon vin à boire, qu’on puisse y aller et venir librement. Cette vigne, c’est un signe parlant : c’est la vie qui fructifie, la fécondité, le vin « qui réjouit le cœur de l’homme ».

Seulement, voilà, les choses se gâtent : la vigne suscite la convoitise et la convoitise enclenche la violence pour accaparer et pour posséder. Ce qui est bien mis en lumière dans cette parabole, c’est l’amplification de la violence. C’est ce que nous avons souvent sous les yeux : la violence suscite la violence. Le propriétaire se venge pour ce qu’on lui a fait. Voilà la logique de la violence. « Ces misérables, il les fera périr misérablement ». C’est logique tout cela.

Arrivé là, on se demande : mais comment interrompre la violence ?

C’est alors que Jésus introduit une rupture en disant : « n’avez-vous jamais lu dans les Écritures… ». Il faut changer de niveau, lire autrement la crise évoquée par cette parabole. A vue humaine, la question de la violence est interminable. Il faut aller chercher ailleurs son inspiration. Et si les Écritures bibliques étaient  inspirantes ? Les introduire dans le débat, c’est créer une ouverture, dé-coïncider d’une lecture inefficace, banale, trop mondaine peut-être.

Mais que faut-il lire ? Peut-être que la bonne question est celle-ci : face à la destruction par la violence, comment construire ? « La pierre rejetée, est devenue la pierre d’angle ; c’est là l’œuvre du Seigneur »

Il s’agit donc de se demander comment construire du neuf dans un monde qui répète la logique de la violence. Et quelle sera la pierre angulaire ?

En racontant cette parabole, Jésus n’entend pas fournir des recettes pour la paix. La violence, il la traverse dans la passion et sa mort donnée. Et invite à le suivre et adopter une mentalité nouvelle, celle qui s’écarte de la violence et de ce qui l’engendre : la peur de manquer, la convoitise.  C’est un travail de longue haleine, une « transformation silencieuse ».

frère Hubert

Lectures : Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43

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