Quand nous célébrons la fête de tous les saints, nous pensons spontanément aux saints du calendrier au saints avec une auréole, à des hommes et des femmes exceptionnels, hors de notre atteinte. Pourtant, Jésus n’a pas proclamé bienheureux quelques personnes d’exception. Quand il proclamait les béatitudes, il regardait la foule des gens qui l’avait suivi. Et, de son côté, l’Apocalypse nous parle d’une foule immense que nul ne pouvait dénombrer.
Non, il n’est pas nécessaire pour être saint que nous soyons des héros, mais simplement que nous soyons en chemin, avec la multitude qui essaye de suivre Jésus. Nous ne sommes pas encore saints, loin de là, mais au moins nous sommes en marche, et cela c’est le plus important. Nous ne sommes pas des saints, mais tous nous sommes appelés à le devenir. Dès maintenant nous sommes enfants de Dieu mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement.
Alors, à quoi peut-on reconnaître un saint, à quoi peut-on reconnaître ces hommes et ces femmes en qui est déjà manifestée leur condition de fils et de fille de Dieu ? Ce qui les distingue, c’est sans doute leur transparence à la grâce de Dieu. Ils sont totalement ouverts et disponibles à l’action de l’Esprit. Nous devenons saints dans la mesure où la force de Dieu peut agir en nous. Nous le devenons dans la mesure où, à travers notre pauvreté, un peu de l’amour de Dieu irradie en nous, même si nous n’en sommes pas conscients.
Être saint ne veut pas nécessairement dire accomplir de grands prodiges. D’ailleurs, souvent ce qui retient notre attention dans la vie des saints, ce sont des détails parce que la sainteté consiste le plus souvent à accomplir des choses modestes, mais avec beaucoup d’amour. Je pense à Saint Damien, laissant les lépreux tirer quelques bouffées de sa pipe, sachant le risque de contagion. C’était contraire à toute prudence, mais pour lui manifester de la considération, du respect et de l’affection aux lépreux était plus important que la protection de sa santé. Je pense à Sainte Thérèse de Lisieux agonisante qui conservait durant des heures un vase d’eau à la main pour ne pas réveiller une Soeur qui aurait pu l’en libérer. Pensons à Saint-Martin n’hésitant pas à couper un morceau de sa belle cape pour en revêtir un mendiant. Ce sont de tels gestes que nous retenons.
Être saint ne signifie pas non plus être sans défaut, et avoir toujours été un modèle de vertus. D’ailleurs n’avons-nous pas une prédilection pour ceux qui n’ont pas caché leur faiblesse, ceux qui ont dû vaincre une nature rebelle. Nous avons un faible pour saint Pierre, peut-être justement parce qu’il était fanfaron, qu’il a douté, qu’il a eu peur avant de pouvoir confesser en vérité : Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t’aime. Nous avons une prédilection pour Saint-François, peut-être aussi parce qu’il a connu une jeunesse où il sortait tous les soirs avec ses amis pour faire la fête, avant d’épouser Dame pauvreté.
Nous avons un faible pour quelqu’un comme Thérèse d’Avila qui avoue que, au début de sa vie religieuse, elle aimait les conversations mondaines au parloir et se sentir entourée et admirée. Nous n’en apprécions pas moins un saint Augustin ou un Charles de Foucauld, parce qu’ils ont dû lutter longtemps avant de renoncer à une vie dissolue. Au contraire, ils nous paraissent plus proches, plus humains, ces hommes et ces femmes qui, non sans difficulté, ont accédé à la sainteté. Tout cela pour dire que la Sainteté n’est pas en dehors de notre atteinte. L’essentiel c’est d’être docile à la mesure de grâce que Dieu nous donne, d’être disponible aux inspirations que suscite l’esprit dans notre cœur.
Voilà pourquoi aujourd’hui nous pensons non seulement aux saints élevés sur les autels, mais aussi au saints ordinaires, proches de nous, des personnes de notre famille, de notre entourage. Pensons à telle ou telle personne que nous avons eu la chance de rencontrer, et qui nous a frappé, bouleversé peut-être, par son témoignage, à travers lequel nous avons perçu un peu de la lumière et de la bonté de Dieu.
Que demandons-nous aux saints, sinon de vérifier dans leur vie que suivre Jésus peut transfigurer une existence humaine, que mettre en pratique l’Évangile apporte la véritable joie ! Comme le disait Maurice Zundel : « Ce ne sont pas les livres, ce ne sont pas les arguments qui peuvent nous convaincre et nous convertir, mais seulement la lumière d’une vie, l’irradiation d’un visage, l’exemple d’une vie totalement donnée aux autres ».
Nous sommes des pèlerins en route vers la Jérusalem d’en haut. Cela ne signifie pas une démobilisation de nos engagements ou un mépris pour les joies de l’existence. Au contraire, le fait de croire au ciel n’empêche pas d’aimer notre vie et de nous investir pleinement dans nos responsabilités. L’exemple de la vie des saints, le prouve à suffisance. Le fait de savoir vers où on va, le fait d’entrevoir le bonheur qui nous attend, rend nos pas plus légers et libres, plus joyeux et déterminés.
frère Bernard
Lectures : Ap 7, 2-4.9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
