Le Carême s’est achevé au seuil de cette célébration qui nous fait entrer dans le Triduum pascal. Au début de ce carême, nous avons été couverts de cendres, parfois encore avec l’antique formule : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». Aujourd’hui, on préfère souvent l’invitation à la conversion. Cependant, l’ancienne formule ne manquait pas de sens et peut trouver son aboutissement ce soir. En effet, de quoi les pieds des disciples sont-ils lavés par Jésus ? De leur poussière. Le lavement des pieds que nous célébrons ce soir en est donc autrement éclairé.
Nous passons des cendres, signes de pénitence et de mort, au geste du lavement des pieds par notre Seigneur, signe des baptêmes qui seront célébrés lors de la Vigile pascale (n’oublions pas que le temps du Carême est le temps de l’ultime préparation des catéchumènes), signe de pardon, de vie, d’amour.
En effet, « Jésus se lève de table ». Le verbe a déjà à lui seul une connotation de résurrection, se lever étant le verbe employé habituellement pour parler de celle-ci. Il « dépose son vêtement » poursuit le texte. Le même verbe est traduit par « se dessaisir » deux chapitres plus loin quand Jésus dit : « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime ». Voilà donc la portée, l’immense portée, du geste de Jésus qui annonce sa Passion et donc tout le Mystère pascal. De plus, Jésus « prend un linge qu’il se noue à la ceinture ». Dans la version syriaque, il s’agit d’un drap de lin fin, avec le même mot que celui utilisé par Marc pour parler du linceul de Jésus. C’est donc bien sa mort que Jésus annonce.
Lors du baptême, quand on suit l’antique rite de l’immersion qui est plus parlant, le catéchumène dépose son vêtement, signe du vieil homme, de sa vie sans Dieu qu’il décide d’abandonner définitivement. Il est plongé (ce que signifie le baptême) dans l’eau, signe de mort (s’il reste trop longtemps la tête dans l’eau…) et il se redresse, relève la tête hors de l’eau. Il est plongé dans la mort de Jésus et ressuscite avec Jésus. Après trois fois, ayant proclamé sa foi à chaque plongée, il sort de la cuve et est revêtu d’un vêtement blanc, signe de résurrection. Il vit désormais de la vie même de Dieu. On retrouve le même mouvement que dans l’hymne au chapitre 2 des Philippiens : Descente du Christ jusqu’à la mort, remontée, exaltation par Dieu. Tous les baptisés, donc nous aussi, y sont associés.
Jésus lave les pieds des disciples et les essuie « avec le linge qu’il avait à la ceinture ». Il aurait pu utiliser un autre linge, mais il signifie qu’il prend sur lui nos péchés (nos saletés !).
À chaque eucharistie nous reprenons l’exclamation de Jean Baptiste : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». Enlever, c’est aussi prendre sur soi. Il prend sur lui notre péché pour l’enlever, comme le signifie le linge à sa ceinture. Par sa mort en croix, il nous libère du péché, il nous sauve. Et le baptême est le premier « sacrement » de réconciliation (au départ le seul !). « Père, pardonne-leur », criera Jésus avant de mourir. C’est cela « avoir part avec Jésus » : accueillir le salut qu’il nous donne.
L’évangéliste Jean a perçu toute la grandeur de ce qu’ils ont vécu ce soir-là avec Jésus, au point qu’il donne à ce geste, ce récit, dans son évangile, la place de la Cène relatée par les trois autres. Le ton est aussi solennel que dans son prologue qui s’ouvrait ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu ». Aujourd’hui, « Jésus sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table… » et après avoir repris son vêtement et sa place à table, Jésus explique à ses disciples son geste et révèle qui il est : « Vous m’appelez « Maître » et « Seigneur », et vous avez raison, car vraiment je le suis ». Entendez derrière ces mots « Je suis », allusion au nom divin, qui sera encore plus clairement affirmé au verset 19 qui n’est pas lu ce soir. Il s’agit donc bien d’un récit qui donne le sens de la mort de Jésus juste avant son arrestation, comme l’eucharistie, une Révélation de son être divin, de l’Amour infini de Dieu pour l’humanité qu’il est venu sauver.
Voilà le Dieu en qui nous croyons, un Dieu qui nous aime jusqu’au bout, sans limite aucune. Il va jusqu’à donner sa propre vie pour que nous vivions. Et Jésus nous presse d’agir de même. Baptisés, nous avons à continuer sa mission, à agir comme Lui, à pardonner comme Lui, à aimer comme Lui, en enfants de Dieu, puisqu’avec Lui nous le sommes.
sœur Annick
Lectures : Ex 12, 1-8.11-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
