En cette nuit très sainte, nous avons pris le temps de nous remémorer les évènements essentiels de l’histoire du salut et celle-ci atteint son sommet avec l’évangile : l’annonce joyeuse de la résurrection de Jésus. En lui la mort est vaincue.
Pourtant cette annonce qui bouleverse l’histoire de l’humanité et qui répond à notre espérance la plus profonde ne s’est pas produite dans le sanctuaire du temple ou sur une haute montagne, en présence d’une multitude de témoins. Seules quelques femmes étaient présentes et furent chargées d’annoncer un évènement qui les dépassait complètement. D’ailleurs les apôtres n’ont pas été convaincus par ce qu’elles racontaient.
Si la résurrection a été si discrète c’est parce que le Seigneur respectera toujours notre liberté. Il ne veut rien nous imposer, aucune preuve irréfutable, pas même celle par exemple du linceul de Turin. Toujours il désire être reconnu avec les yeux d’une foi libre, mieux avec les yeux de l’amour. Les apôtres ne croiront que lorsqu’ils auront fait eux-mêmes l’expérience de la présence du Ressuscité.
Marie-Madeleine et l’autre Marie n’étaient pas chargées de convaincre les apôtres mais de leur dire : allez en Galilée, c’est là que vous le verrez. Comme quoi on peut répéter et clamer à profusion : Christ est ressuscité, cela ne peut convaincre quelqu’un au point de transformer sa vie. Il faut que nous puissions, comme les disciples, le voir avec nos propres yeux, ou plus exactement avec les yeux de la foi. C’est ce qui s’est passé pour les disciples. Pour cela il fallait qu’ils retournent en Galilée, sur les chemins, dans les maisons, au bord du lac, là où ils avaient accompagné Jésus, vécus tant de rencontres et d’évènements, au gré du quotidien. C’est là qu’ils ont pu relire tout ce qu’ils avaient vécus avec lui, le relire avec un regard plus intérieur capable de découvrir que tout parlait déjà de résurrection.
Pour nous aussi c’est là que le Seigneur nous attend pour se manifester : dans le quotidien de nos relations familiales et professionnelles, dans nos épreuves et nos moments de bonheur, au cours d’un évènement ou d’une rencontre inattendue. Encore faut-il que nous sachions y voir sa présence ! Les évangiles le soulignent à propos des apôtres : ils n’ont pas reconnu tout de suite le Seigneur.
Nous aussi nous sommes invités à relire notre parcours à la lumière de Pâques pour découvrir comment nous avons été visités, à être plus attentifs à regarder les choses et les êtres qui nous entourent pour les voir dans cette lumière. Cela peut commencer par une façon de contempler la nature et y découvrir une manière dont le Créateur s’y révèle, et nous en émerveiller, comme en ce début du printemps où tout parle de renaissance.
Cela peut être dans le profond silence intérieur de la prière que naîtra en nous cette mystérieuse et invisible présence du Ressuscité. Nous pouvons la pressentir au cours d’une liturgie, comme ce soir, lorsque toute une assemblée communie dans une même foi et une même espérance. « Où sont amour et charité Dieu est présent », avons-nous chanté le jeudi saint.
Et puis, parmi bien d’autres épiphanies, j’aime souligner, comme beaucoup l’ont fait, l’épiphanie du visage. Le rayonnement du visage humain est le plus bel évangile de Dieu, disait Maurice Zundel. J’y pensais en recevant il y a peu des photos, envoyées par un ami, d’une population semi-nomade du Nigéria. Celles-ci m’ont frappé par la noblesse et la beauté des visages, surtout ceux des enfants.
C’est un théologien orthodoxe, Olivier Clément, qui s’interrogeait : « Pourquoi y-a-t-il tant de mystère dans un visage, pourquoi un regard, un sourire peuvent-ils tant nous toucher ? Comme si nous y pressentions un espace secret, le lieu où brille une lumière qui nous transcende ». Lui-même était un disciple du patriarche Athénagoras qui s’extasiait en ces termes : « Le regard surtout est un miracle. Quelle joie de plonger dans les yeux de l’autre, dans l’océan intérieur de ses yeux ! ».
Quelle joie ! Le meilleur signe de résurrection c’est finalement la joie. « Vite, elles quittèrent le tombeau, tremblantes et toutes joyeuses, et coururent porter la nouvelle ». La joie annonce que la vie a remporté une victoire, que la vie l’emporte sur toutes les forces de mort, que la vie éternelle est déjà commencée.
Cette nuit nous avons le cœur en fête, prêts à reconnaître que Christ est ressuscité et que la vie est plus forte que la mort. Pourtant, comment n’être pas accablés par les informations et les images de guerre qui nous sont transmises, comment ne pas être accablés par notre impuissance ? C’est le moment de nous souvenir que l’annonce de la résurrection a commencé de façon discrète, transmise de bouche à oreille. Rappelons-nous la modestie des débuts. Si nous aussi étions vraiment habités par la joie de l’évangile notre témoignage pourrait avoir, de proche en proche, un effet multiplicateur, en offrant au Seigneur un espace pour toucher les cœurs.
Nous savons également que des jours plus difficiles nous attendent, des moments où la lumière de Pâques perdra de son éclat et où nous serons tristes et abattus. C’est alors qu’il faut toujours nous rappeler que nous avons reçu la grâce de communier au pain eucharistique, la nourriture spirituelle qui nous transfigurera peu à peu jusqu’à nous ressusciter. Ce pain est un viatique car nous restons des pèlerins en quête d’éternité.
frère Bernard
